lundi 20 mai 2024

UN CREATEUR MECONNU DE LA CREATURE D'ALIEN

       

Le créateur d'effets spéciaux Roger Dicken montre au scénariste Dan O'Bannon le petit monstre dénommé Chestburster sur le tournage d'ALIEN.  

            Le monstre du film ALIEN est incontestablement la créature de l'espace la plus connue du cinéma de science-fiction après le visiteur de E.T. L'EXTRATERRESTRE (E.T. THE EXTRATERRESTRIAL) mis en scène par Steven Spielberg. Ceux qui s'intéressent d'un peu près au cinéma de l'imaginaire savent que l'aspect de l'extraterrestre du film d'épouvante de Ridley Scott a été imaginé par le peintre suisse H.R. Giger. Le cinéaste souhaitait s'inspirer du style biomécanique des peintures de l'artiste qui faisait partie de son équipe à l'époque où il devait réaliser une adaptation du roman DUNE après l'échec d'Alejandro Jodorowski - avant de s'en dessaisir pour tourner BLADE RUNNER et d'être finalement remplacé par David Lynch - et il finit alors par s'aviser qu'il serait plus logique de l'engager. Le spécialiste de l'aérographe n'eut pas à beaucoup modifier ses concepts pour faire surgir la silhouette du redoutable prédateur, notamment en se basant sur son tableau réalisé en 1976, Necronom IV, dont la créature comporte même les étranges structures dorsales à allure de tuyères qui lui confèrent sa singularité et lui donnent davantage de facilité à se confondre avec l'environnement technique du vaisseau spatial. Il fallait ensuite lui donner vie à l'écran, et les passionnés savent généralement que c'est le créateur d'effets spéciaux mécaniques d'origine italienne Carlo Rambaldi qui fut engagé avant de concevoir ensuite le plus célèbre de tous les êtres d'outre-espace, E.T. précité. En fait, le technicien auquel un long hommage a été rendu ici - lequel représente le plus complet dossier en ligne depuis la soudaine disparition du site "OMastercylinder" – a principalement travaillé sur la tête du monstre, et notamment sa seconde mâchoire interne, agençant plusieurs versions en différentes tailles en fonction des nécessités du tournage.

        Un troisième homme à la plus faible notoriété se doit ainsi d'être mentionné, Roger Dicken, qui s'est éteint durant son sommeil le 18 février 2024 à l'âge de 84 ans en sa demeure sise en Galles du Nord. Il est vrai aussi que l'Anglais, dont l'épouse Wendy n'a révélé le décès qu'au cours du mois d'avril, s'était depuis longtemps retiré du monde du cinéma, son caractère intransigeant l'ayant conduit à écourter sa carrière. 

            Né le 15 avril 2024 à Portsmouth en Angleterre, ce passionné de films et bandes dessinées de science-fiction se mit très jeune à modeler en plasticine des animaux préhistoriques tels que des reptiles volants basés sur ses dessins tirés des livres qu'il consultait à la bibliothèque. Il construisit des marionnettes manuelles puis à fil avant de se lancer dans le maquillage après avoir vu le film FRANKENSTEIN et monta quelques spectacles, jouant masqué le personnage éponyme dénommé Docteur Lugani, "maître des cimetières" de son spectacle horrifique. Il confessa s'être aussi amusé à terroriser deux jeunes filles sortant à une heure avancée d'une soirée dansante en se présentant devant elles avec un masque de gorille qu'il avait confectionné. Après que son peu d'empressement à accomplir ses obligations militaires amena l'armée a décider de se passer de ses services, il fit l'acquisition d'une caméra et entreprit de filmer des modèles réduits dans son garage. Lorsqu'à l'âge de 17 ans le Bertram Mills Circus fit une tournée dans sa ville, il parvint à intégrer l'équipe des éclairagistes et électriciens, dans la lignée de son père qui était électricien.


           Rencontres avec Harryhausen et Kubrick

            Il obtint en 1960 de rencontrer le grand animateur Ray Harryhausen, avec lequel il partageait d'ailleurs une passion pour KING KONG, dans les studios Shepperton où l'Américain venait de s'installer pour y tourner L'ÎLE MYSTERIEUSE (MYSTERIOUS ISLAND), visite qui lui permit d'assister à la fin du tournage, de voir les modèles du ballon dirigeable ainsi que de l'ammonite qui s'attaque aux naufragés et qui le confirma dans son aspiration à travailler pour le cinéma, bien qu'il n'aura finalement pas par la suite l'occasion de lui apporter son concours. Roger Dicken s'établit ainsi à Londres et obtint de remplacer durant son congé maladie l'accessoiriste du Théâtre de la Cour royale, qui comportait parmi ses acteurs Bernard Bresslaw, futur interprète du cyclope Rell dans le film KRULL, puis il prêta son concours à la construction de décors pour la série familiale de science-fiction Dr Who produite par la chaîne BBC. Cette dernière souhaitait renouveler son contrat, mais quelqu'un lui parla d'une petite annonce parue dans un journal du soir par le studio de Gerry et Sylvia Anderson qui avaient produit la série STINGRAY avec de petits personnages animés et une voyante qu'il avait consultée lui suggéra d'accepter plutôt la seconde offre.

                Ainsi se trouva-t-il au vu de réalisations personnelles qu'il avait présentées engagé pour concevoir des accessoires ainsi que le décor du hangar géant pour la série LES SENTINELLES DE L'AIR (THUNDERBIRDS) mettant en scène des personnages animés comme Lady Penelope, ainsi que sur l'adaptation cinématographique L'ODYSSEE DU COSMOS (THUNDERBIRDS ARE GO) en 1966, travaillant sous la supervision du célèbre Derek Meddings (les adaptations cinématographiques du héros James Bond et KRULL). Il sculpta un serpent en pierre à un œil pour le film et eut la satisfaction de créer deux monstres vénusiens, un dragon et une bête tentaculaire d'allure féroce, dont les photos étaient destinées à illustrer un magazine dérivé de la série. 


Un Roger Dicken juvénile sur la série LES SENTINELLES DE L'AIR (THUNDERBIRDS) et en dessous dans le hangar de la brigade spéciale au milieu des maquettes avec le concepteur visuel Mike Trim.

Le rocher cracheur de feu des SENTINELLES DE L'AIR (THUNDERBIRDS ARE GO).

Un monstre vénusien tentaculaire pour illustrer un magazine dérivé de la série LES SENTINELLES DE L'AIR (THUNDERBIRDS). 

              Alors qu'il commençait à estimer sa tâche un peu monotone, une consoeur qui avait travaillé sur les marionnettes de la série, Joy Seddon, lui adressa une lettre lui expliquant qu'il serait peut-être intéressé de la rejoindre sur une grosse production de Stanley Kubrick appelée 2001, L'ODYSSEE DE L'ESPACE (2001 : A SPACE ODYSSEY), à qui elle avait fait part de sa passion pour les monstres. Il put projeter au réalisateur un échantillon de ses créations, mais la possibilité d'inclure des créatures de l'espace dans le film était toujours incertaine. Il commença confidentiellement à sculpter dans du bois des figurines humanoïdes qui étaient destinées à scintiller grâce à un éclairage approprié, mais Kubrick décidera en fin de compte de ne faire apparaître aucun extraterrestre à l'écran. Roger Dicken est employé aux côtés de Joy Seddon à agencer les falaises de glace et le sol lunaire sur lequel est découvert le premier monolithe extraterrestre ayant guidé l'émergence de l'Humanité comme présenté au début du film.

                L'artiste britannique se vit ensuite confier par le producteur Tony Tenser la réalisation des effets spéciaux d'un film à petit budget de la compagnie Tigon, LE VAMPIRE A SOIF (BLOOD BEAST TERROR) réalisé en 1968 par Vernon Sewell. L'inspecteur Quennell joué par Peter Cushing enquête sur des meurtres horribles, lesquels s'avère perpétrés par la fille d'un entomologiste qui se change régulièrement en monstrueux papillon hématophage. Le père qui l'a peut-être engendrée suite à de mystérieuses expériences non évoquées, s'effraie tardivement à la perspective que cette mutante puisse se perpétuer avec le congénère en gestation qu'il a conçu. L'artiste eut toute latitude pour créer le costume à partir de laine angora récupérée sur des manteaux et le masque, portés l'actrice Wanda Ventham qui interprète aussi l'incarnation monstrueuse de Clare Mallinger, ainsi qu'une version miniature articulée de la mite volant dans le ciel nocturne. A l'issue du tournage, le réalisateur le contacta, lui demandant de venir dans un studio afin de filmer la mort du monstre, mais la caméra cessa de fonctionner dès le début du tournage, de sorte qu'aucun plan de la séquence projetée ne put être réalisé.

Roger Dicken mettant la dernière touche au costume de la mite humanoïde du VAMPIRE A SOIF (BLOOD BEAST TERROR).

Gros plan sur la mutante dont la mort ne put être filmée.

                    Il apporta son concours à d'autres films d'épouvante britanniques, créant les corps de sorcières brûlées et pendues pour LE GRAND INQUISITEUR (THE WITCHFINDER GENERAL) de Michael Reeves, victimes du véritable chasseur d'hérétiques Matthew Hopkins, interprété par Vincent Price, puis créa une chauve-souris mécanique pour LES CICATRICES DE DRACULA (SCARS OF DRACULA) réalisé en 1970 par Roy Ward Baker.

Roger Dicken avec la chauve-souris des CICATRICES DE DRACULA (SCARS OF DRACULA) et gros plan sur le petit vampire.

                 Passion assouvie pour les animaux préhistoriques 

                  A défaut de pouvoir travailler avec Ray Harryhausen, Roger Dicken est contacté par le producteur de la Hammer Aïda Young pour assister son principal admirateur Jim Danforth, sans doute sur la base d'une séquence d'animation de dinosaures en super 8 qu'il avait précédemment montrée à un autre producteur de la compagnie, Anthony Hinds. Le maître de l'animation rencontré sur L'ÎLE MYSTERIEUSE qui avait donné vie pour la compagnie aux animaux préhistoriques d'UN MILLION D'ANNEES AVANT J.C. (ONE MILLION YEARS B.C.) n'était alors pas disponible pour un second projet similaire, QUAND LES DINOSAURES DOMINAIENT LE MONDE (WHEN DINOSAURS RULED THE EARTH) de Val Guest, qui met à nouveau aux prises dans un monde fantasmagorique des tribus d'hommes primitifs avec de gigantesques survivants du Mésozoïque. 

                Danforth qui a eu le temps de perfectionner sa technique parvint à réaliser une animation rivalisant avec la qualité de celle de son inspirateur, en animant image après image les modèles élaborés par Roger Dicken. Il accomplit un travail intense, sculptant en tenant compte constamment des orientations données par Jim Danforth le reptile volant, le plésiosaure et le tylosaure, ainsi que des effigies miniatures des protagonistes humains pour les séquences d'interaction, préparant lui-même les moules pour en retirer les modèles finaux, ainsi que façonnant nombre d'accessoires comme des portions de décors et du feuillage à petite échelle. Il retoucha aussi un modèle de crabe devant apparaître géant à l'écran qu'avait préparé un confrère de Danforth, David Allen (voir l'article qui lui a été consacré en juin 2023) à partir de la carapace d'un vrai animal afin de lui conférer une apparence plus inquiétante par l'ajout de piquants et de cornes - l'animateur viendra en personne animer la séquence. Roger Dicken assembla aussi un modèle de fourmi géante de la taille d'un chien et se rendit en Espagne pour animer la tête face à des figurants, mais la production manqua de temps pour compléter la scène avec l'animation image par image de fourmis par David Allen, la séquence complémentaire filmée en temps réel disparut donc du montage, ce qui le désola fortement. Le film fut proposé pour un Oscar mais celui-là fut remporté par Disney.

Roger Dicken sur QUAND LES DINOSAURES DOMINAIENT LE MONDE (WHEN DINOSAURS RULED THE WORLD) : en haut, discussion avec l'animateur David ALLEN sur l'apparence du ptérodactyle ainsi que du plésiosaure, en dessous, les deux hommes agençant une scène avec le styracosaure, et en bas, son modèle de fourmi géante qui ne figura finalement pas dans le film, avec laquelle il pose fièrement en tenant la chauve-souris des CICATRICES DE DRACULA (SCARS OF DRACULA).

                Il eut ensuite l'occasion de construire un stégosaure grandeur pour l'entrée de l'ancien Cirque Windsor de Billy Smart avant d'y être disposé dans son Safari Park, et les studios Tigon firent de nouveau appel à lui pour LA CHAIR DU DIABLE (THE CREEPING FLESH) de Freddie Francis avec les acteurs Peter Cushing et Christopher Lee, dont les personnages se disputent un squelette fossile d'apparence inquiétante qui pourrait incarner la source originelle du Mal, que l'artiste construisit. 

Familles posant devant le Stégosaure de Roger Dicken à l'entrée du parc de Billy Smart.

Roger Dicken effectue l'ultime ajustement sur l'inquiétant squelette de LA CHAIR DU DIABLE (THE CREEPING FLESH).

            Une autre compagnie anglaise, Amicus, entreprit en 1974 d'adapter sur grand écran les aventures préhistoriques imaginées par Edgard Rice Burroughs, par ailleurs créateur du personnage de Tarzan. LE SIXIEME CONTINENT (THE LAND THAT TIME FORGOT) propulse durant la première guerre mondiale des marins britanniques et allemands jusqu'au Pôle Sud, où est découverte sous une calotte de glace un monde tropical préservé depuis des millions d'années, dont le microclimat est engendré par l'activité volcanique, où des hommes primitifs coexistent avec des reptiles de l'ère mésozoïque. Contrairement aux deux films évoqués produits par La Hammer, le producteur John Dark écarte d'emblée l'utilisation du procédé d'animation image par image au profit de l'emploi alternatif de modèles réduits et d'artefacts grandeur nature. Ces derniers sont de la responsabilité de John Richardson, tandis que Roger Dicken conçoit les marionnettes à tige, lesquelles peuvent être filmées directement dans l'élément tel que l'eau ou le brouillard à la différence des modèles animés d'Harryhausen, Danforth et Allen. Après plusieurs mois passés à les élaborer, il escompte les animer mais la tâche échoit principalement aux assistants de l'équipe de Derek Meddings – un contributeur régulier de la saga des JAMES BOND comme John Richardson

Roger Dicken fait surgir son plésiosaure sous forme de marionnette de derrière le modèle réduit du sous-marin.

Tout végétarien qu'il soit, ce Styracosaure paraît bien menaçant.

Roger Dicken et deux cératopsiens.

                  L'artiste se montra mécontent d'une certaine absence de coordination entre les équipes, trouvant que ses modèles n'ont pas toujours été filmés de la manière dont il l'aurait souhaité, et il déplora particulièrement que le cou de la version grandeur nature du plésiosaure imputable à l'atelier de John Richardson soit plus fin que celui de sa marionnette. De ce fait, Roger Dicken déclina l'offre de participer à la suite, LE CONTINENT OUBLIE  (PEOPLE THAT TIME FORGOT) qui poursuivait la saga de l'exploration du monde austral endémique avec ses reptiles menaçants issus des temps passés, cette fois du seul ressort de John Richardson, avec toujours l'acteur Doug McClure en vedette. Dicken se fit également porter pâle pour CENTRE TERRE : SEPTIEME CONTINENT (AT THE EARTH'S CORE) qui conduit un savant joué par Peter Cushing dans le monde souterrain de Pellucidar dépeint par E.R. Burroughs, grâce à un engin d'exploration en forme de foreuse, lequel représente d'ailleurs le meilleur effet spécial du film, les monstres incarnés par des figurants costumés évoquant fortement leurs homologues des films japonais comme les dérivés de GODZILLA et GAMERA. 

                Ces refus ainsi que le résultat plus que mitigé de la troisième aventure exotique produite par la firme Amicus n'empêcha pas son producteur John Dark de tenter de convaincre l'artiste ombrageux de participer à la prochaine production, LES 7 CITES D'ATLANTIS (WARWORLDS OF ATLANTIS), réalisée comme les précédents par Kevin Connor, en 1978. Il parvint à susciter son intérêt en lui promettant d'inclure les créatures les plus étranges qu'il pût imaginer tant qu'elles pouvaient être insérées dans l'histoire. Celle-ci est cette fois basée sur un sujet original du scénariste Brian Hayles bien qu'on relève des ressemblances avec le roman THEY FOUND ATLANTIS de Dennis Wheatley – un auteur plusieurs fois adapté à l'écran par la société de production Hammer, contant la survie sous la mer d'une civilisation d'Atlantes, prétendument extraterrestres et projetant de reconquérir la surface de notre planète, mais menacés par une horde de monstres destructeurs. Roger Dicken conçut effectivement une belle galerie de monstres. Si l'on peut être un peu plus réservé devant le reptile cuirassé qui monte à l'assaut de la forteresse atlante, un "Zarg" qui est néanmoins le préféré de son concepteur – lequel apparaît brièvement parmi les défenseur de la forteresse tentant de repousser l'invasion des créatures, d'autres suscitent véritablement l'enthousiasme, une créature d'allure anguilliforme, "poisson serpent" inspiré du légendaire monstre du Loch Ness, un reptile amphibie aux membres palmés surgissant d'un lac, surnommé Mogdgaan et un poulpe colossal, un des plus réalistes de l'histoire du cinéma. Roger Dicken en fabriqua la version miniature et John Richardson s'en inspira pour un modèle de grande taille - grâce à la très bonne collaboration entre les deux équipes, le spectateur a l'impression de voir une incarnation unique de l'animal. Même si Roger Dicken se félicita de la qualité de ce travail, il regretta que l'animation de ses créations soit confiée à l'équipe de John Richardson et se montra frustré que la presse ne le crédite pas de la création des monstres. Il décida finalement de quitter la production un peu avant la fin du tournage en adjugeant que ses homologues finiraient très bien sans lui.

Roger Dicken aux petits soins sur sa version de la pieuvre des 7 CITES D'ATLANTIS (WARWORLDS OF ATLANTIS) de Kevin Connor, dont l'animation a été dévolue à John Richardson.

Le bathyscaphe des explorateurs est confronté à une créature anguilliforme menaçante - il est dommage que le réalisateur du film LOCH NESS n'ait pas utilisé de même un modèle concret pour conférer plus de présence aux plans aquatiques du monstre. Roger Dicken s'est inspiré de la créature légendaire écossaise, mais en lui conférant une mâchoire plus carnassière.

Apparition d'un effrayant Modgaan surissant d'un marécage pour barrer la route aux fugitifs. 

Roger Dicken mettant la dernière touche à un Zarg, lancé à l'assaut d'une cité des Atlantes.

                               Petits monstres pour un grand film             

                       La notoriété de Roger Dicken en tant que créateur britannique d'effets spéciaux le conduisit à être engagé par Ridley Scott pour créer les différentes incarnations du monstre extraterrestre d'ALIEN l'année suivante. Il réalisa une petite maquette de l'Alien adulte basée sur l'entité bio-mécanique figurant sur le tableau NECRONOM IV du peintre suisse Hans Rudi Giger, mais la tête allongée parût vraiment démesurée pour équiper un acteur costumé. Roger Dicken dut patienter pour que la production s'accorde réellement sur les deux premières formes de la créature, et il désespérait de voir concrétisée l'allure du monstre adulte toujours débattue comme la présence ou l'absence d'une queue, alors que les délais approchaient, à tel point qu'il finit par écrire une lettre aux producteurs affirmant qu'il se refusait à faire une dépression en raison de leur indétermination. Giger accepta alors de venir en personne travailler avec les techniciens anglais pour sculpter le monstre tout comme le pilote de l'épave extraterrestre, tandis que l'Italien Carlo Rambaldi travaillait sur les mécanismes de la tête. 




De la difficulté de concrétiser la créature d'ALIEN d'après le concept de H.R. GIGER en haut, avec au milieu la maquette de Roger Dicken respectant la tête très allongée de forme équivoque du tableau NECRONOM IV et son essai de masque pour l'interprète Bolaji Badejo avec les gros yeux noirs vitreux ; l'équipe décida en fin de compte que l'être serait plus effrayant s'il ne portait pas d'organes oculaires apparents et il leur fut substitué un dôme translucide.

                   Il se concentra ainsi sur la forme infestante, le "facehugger", et sur le rejeton qui s'extraie de son hôte humain, le "chestburster". La première proposition d'Hans Giger était trop volumineuse, la créature étant destinée à seulement recouvrir le visage de la victime. Ridley Scott avait à défaut demandé à ses collaborateurs d'envisager une forme composée de différents emprunts à des tableaux de Giger figurant dans son livre NECRONOMICON et notamment de longs doigts. Roger Dicken et le scénariste Dan O'Bannon firent des esquisses qui satisfirent le réalisateur. La rencontre avec le peintre suisse diffère selon les versions. Selon Ridley Scott, lorsque le peintre suisse les rencontra à Londres, en apportant son propre concept, assez similaire sauf que la créature arborait un œil sur le dessus, il les complimenta en assurant que leur version était meilleure que la sienne. Dans le livre qu'il consacre à son travail sur le projet, Giger relate de manière beaucoup plus négative son contact avec Dicken, estimant que son expérience sur les dinosaures transparaissait trop dans ses conceptions devant figurer une forme de vie extraterrestre, ses modèles lui paraissant aussi manquer de vie, et que le Britannique lui avait asséné que ses créatures peintes lui évoquaient les repoussants résultats d'avortements, rejoignant la prévention initiale d'une partie de la production, et qu'il aurait préféré créer quelque chose de beau ; après avoir précisé ses attentes, Giger se déclarera finalement satisfait du résultat bien que le facehugger n'apparaisse pas translucide comme demandé. Roger Dicken aurait quant à lui souhaité que le facehugger présente une allure plus menaçante avec une surface épineuse, et qu'il possédât des pinces plutôt que ses pattes en forme de longs doigts terminés par des ongles d'aspect humain, mais ceux-là procèdent d'une exigence de Ridley Scott. Il conçut l'armature interne composée d'une arrête métallique sur laquelle étaient montées de petites pièces métalliques maintenant les huit doigts tous façonnés dans le même moule et dotés d'articulations en aluminium. Il avait réalisé l'effet du liquide qui s'écoule d'un doigt lorsque le scientifique Ash tente de détacher l'organisme de sa victime et ronge une plaque de simili-métal, mais ce n'est pas lui qui effectua finalement la scène et il jugea le rendu moins convaincant. Il ne fut pas non plus chargé de la sortie de la créature hors de son œuf, ni de la chute de la forme une fois morte qui effleure l'épaule de Ripley qui la traque. 


Roger Dicken avec le casque rongé renfermant la première forme de l'organisme extraterrestre.



L'actrice Sigourney Weaver (Ripley) s'amuse avec le facehugger de Roger Dicken sur le plateau, et l'artiste à côté et derrière (en bas) le réalisateur Ridley Scott durant le tournage.

                      Pour la forme fœtale qui s'extrait du corps de la victime, le chestburster, Roger Dicken construisit un modèle basé sur la peinture conceptuelle de Giger, mais le passage de l'œuvre picturale en modèle en trois dimension ne satisfit personne. Le résultat créé comme marionnette à main ressemblait à une grosse dinde déplumée. Un nouveau concept anticipant plus étroitement la morphologie de l'adulte fut élaboré, et Ridley Scott préféra à une version d'allure féroce et anguleuse une apparence plus douce et lisse, et retira les petites pattes dinosauriennes du modèle en glaise au profit de simple ébauches similaires à des nageoires de dauphin. Il fut requis que cette nouvelle version, se réduisant finalement à une version miniature de la tête de l'adulte montée sur une longue queue, soit créée en taille réelle, ainsi trop menue pour que Roger Dicken pût y glisser sa main pour la mouvoir. Il dût par conséquent la concevoir tel un câble animé avec un système insufflant de l'air pour faire s'ouvrir la mâchoire articulée et demander à un assistant d'insuffler de l'air comprimé pour faire jaillir la queue qu'il avait enroulée autour de sa main. Il lui façonna de petites dents en chrome annonçant celles métalliques de l'adulte et installa une poche gonflable sur le thorax pour simuler la respiration. Il dût aussi concevoir une version plus rigide du petit monstre de manière à ce qu'elle soit propulsée par un système installé par le responsable des effets spéciaux Brian Johnson, également un ancien des SENTINELLES DE L'AIR. Pour obtenir la réaction la plus spontanée des acteurs, Ridley Scott qui avait multiplié le nombre de caméras pour ne rien laisser échapper, ne les avait pas prévenus de la teneur de la scène à l'exception de John Hurt qui jouait l'infortuné Kane et la surprise redoublée de terreur produisit l'effet attendu sur les interprètes. Pour la suite de la scène, Roger Dicken se glissa sous la table sur laquelle était juché le faux corps de Kane toujours raccordé à la vraie tête de l'acteur et anima la créature. 

La version du chestburster sous forme de marionnette à main initialement créée à partir de la peinture de Giger.

Roger Dicken et une des versions conceptuelles du chestburster lorsqu'il était encore envisagé que l'extraterrestre soit doté d'yeux - on entrevoit derrière à gauche une version du facehugger et à droite un prototype de l'adulte).

Roger Dicken reposant sur un charriot sous la table, s'apprêtant à donner vie au petit parasite émancipé de son hôte.

Moment de détente entre deux prises avec Ian Holm (Ash) hilare et à droite, Veronica Caertwright (Lambert) qui met plus de temps à se remettre de ses émotions. 

                 Tempérament peu arrangeant et manque de reconnaissance

          Eternel insatisfait, Roger Dicken ne se montra pas véritablement enthousiasmé par le résultat à l'écran. Il aurait bien vu le chestbuster avec des écailles, de même qu'avec des épines sur la queue et sur les membres. Il aurait aussi préféré qu'on montre la créature se hisser à l'aide de petites mains hors de la cavité thoracique de Kane, ce qui aurait été selon lui plus effrayant - à noter que dans la suite de James Cameron, ALIENS, les chestbursters sont dotés de petits bras squelettiques. Par ailleurs, l'artiste se plaignit auprès des producteurs de la Twenty Century Fox de n'être crédité que de la sculpture des formes miniatures de l'Alien, et non d'avoir pris part aux effets spéciaux en ayant contribué activement à leur animation. Quelque peu aigri, il estima qu'ALIEN ne reposait pas sur une intrigue se différenciant véritablement de celle d'un film de série B et que la mise en scène de Ridley Scott s'articulait essentiellement autour du suspens et de l'angoisse sans réellement développer la psychologie des protagonistes.

               Les déconvenues s'additionnèrent, Roger Dicken étant frustré d'être également tenu à l'écart des éloges. Dans son livre sur le film, Giger inclut une photo de Carlo Rambaldi sur le prototype de la tête mais il n'y a pas fait figurer de photo de Dicken. Tel Rick Baker sur le remake de KING KONG, l'artiste ne fut pas honoré par l'Oscar décerné en 1980 au titre du film de Ridley Scott, qui célébrait Nick Allder et Brian Johnson pour les scènes employant la maquette du vaisseau spatial, Dennis Ayling pour la photographie des séquences ainsi que Hans Rudi Giger et Carlo Rambaldi pour la construction de la créature. Alors qu'on l'avait enfin laissé animer ses propres créatures, sa participation à la scène se trouvait officiellement minoré, et il est très probable qu'il ait aussi pâti de son désistement de la fabrication du monstre adulte ayant ainsi empêché qu'il soit plus véritablement associé à l'extraterrestre iconique.

Roger Dicken montrant ses modèles incarnant les deux premières phases de l'Alien.

                En dépit de cette nouvelle déconvenue, l'artiste se rendit aux Etats-Unis au début des années 1980 et y apporta sa contribution à quelques films, le plus souvent dans le sillage de son ami David Allen, de manière encore plus confidentielle. Comme Dale Kuipers, il œuvra sur la comédie préhistorique CAVEMAN ainsi que sur HURLEMENTS (THE HOWLING). Sur le premier film, il réalisa un modèle réduit d'une créature dinosaurienne hurlant à la Lune et il conçut une version miniature de la partie inférieure de Ringo Starr juché sur un reptile cornu, destinée à être combinée à la moitié haute de l'image projetée du véritable acteur. Pour le film d'épouvante de Joe Dante, tandis que KUIPERS sculptait des lycanthropes grandeur nature pour le compte de l'équipe du maquilleur Rob Bottin, le créateur britannique en réalisait des versions miniatures dont les armatures furent préparées par Ernie Farino, David Allen animant image par image une séquence qui fut coupée au montage. 



Un loup-garou miniature d'HURLEMENTS (THE HOWLING) créé par Roger Dicken et le résultat filmé, mais non utilisé.

Préparation du tournage avec le dinosaure de CAVEMAN hurlant à la Lune.

Roger Dicken vu en train de sculpter la paire de jambes miniature de Ringo Starr.

Plan de CAVEMAN composé de l'animation du "lézard cornu" sur lequel sont juchées les jambes, raccordées à l'image filmée du haut de l'interprète.

                Roger Dicken a semble-t-il apporté sa connaissance des marionnettes à main aux bébés dragons supervisés par Ken Ralston à l'ILM pour LE DRAGON DU LAC DE FEU (DRAGONSLAYER) en 1981, bien que Chris Walas qui faisait partie de l'équipe n'a pas souvenir de l'avoir croisé et que son nom ne figure même pas au générique. Il contribua à la sculpture de l'autre dragon le plus réaliste du cinéma, celui d'EPOUVANTE SUR NEW-YORK (Q THE WINGED SERPENT) de Larry Cohen proposant une interprétation très libre et d'allure naturaliste de la divinité aztèque Quetzalcoatl, animée par David Allen. Il confectionna des prothèses en collaboration avec Dave Allen et Stan Winston pour le thriller de Samuel Fuller DRESSE POUR TUER (THE WHITE DOG), mais son nom est faussement orthographié en tant que Roger Dickins, et il réalisa finalement des macaques sous forme de marionnettes à main pour de brefs plans sanguinolents des PREDATEURS (THE HUNGER) dans lesquels l'un d'eux déchiquète littéralement son congénère avec ses crocs.

Préparation par Roger Dicken des deux singes à peine entrevus qui s'affrontent au début du film LES PREDATEURS (THE HUNGER) réalisé par Tony Scott.

                    Il n'est pas douteux que sa brève période d'activité aux Etats-Unis n'aura pas comblé ses espérances et qu'il a alors préféré abréger son investissement au service du cinéma, d'autant qu'il voyait s'accroître le nombre de films d'horreur avec des psychopathes, préférant à l'instar de Ray Harryhausen les monstres et la Merveilleux et trouvant déjà ALIEN trop sanglant, à fortiori parce qu'il y fut fait usage d'entrailles d'animaux pour certains plans. L'artiste qui se voulait un grand créateur de monstres en taille réduite a fini par retomber dans l'anonymat de ses débuts, en partie pour cause d'un perfectionnisme l'ayant conduit à une certaine intransigeance, ayant échoué de peu à obtenir une véritable reconnaissance, même s'il demeurait estimé de ses pairs. Il choisit au début des années 1980 de se retirer dans son domicile au Nord du Pays de Galles en poursuivant ses activités créatives loin des regards. Il écrivit aussi durant trois années un livre portant sur la culture populaire de la jeunesse des années 1950 et richement illustré, recensant les groupes de variété comme les rockers auxquels il ressemblait, la mode, les films, les bandes dessinées, la publicité, l'humour ou encore les soucoupes volantes. 

Roger Dicken au début des années 2000 et son livre sur la culture populaire.

                La carrière de Roger Dicken a démontré que même lorsqu'un artiste parvient à exercer la profession de son choix, sa carrière peut s'apparenter à une somme de frustrations et que la consécration espérée est bien aléatoire. Sa disparition a cependant révélé au travers de divers hommages que son œuvre n'était pas tombée dans l'oubli, et on s'honore d'y avoir y ici pris part pour ce qui concerne le lectorat francophone.


Articles déjà parus sur les animateurs évoqués dans le texte :

Ray Harryhausen : 

http://creatures-imagination.blogspot.fr/2013/06/un-geant-entoure-de-miniatures_30.html

David Allen :

http://creatures-imagination.blogspot.com/2019/04/un-brillant-cineaste-independant.html


Créateurs d'ALIEN :

le scénariste Dan O'Bannon : 

http://creatures-imagination.blogspot.com/2010/01/le-scenariste-dalien-disparait.html

le concepteur Hans Rudi Giger :

http://creatures-imagination.blogspot.fr/2014/06/alien-de-nouveau-orphelin.html

le créateur d'effets spéciaux Carlo Rambaldi :

https://creatures-imagination.blogspot.com/2012/08/cetait-le-pere-de-et.html

le concepteur artistique Ron Cobb : 

http://creatures-imagination.blogspot.com/2020/10/le-plus-brillant-des-ingenieurs-rates.html

Le dessinateur Moebius : 

https://creatures-imagination.blogspot.com/2012/04/il-agence-lunivers-de-la-guerre-des.html

le compositeur Jerry Goldsmith : 

http://creatures-imagination.blogspot.com/2009/07/lhomme-qui-faisait-chanter-les-mogwai.html

Le producteur Roger Corman aurait pu être lui aussi associé à ALIEN car il faillit produire le film. On vient d'apprendre sa disparition à l'âge 98 ans ; un hommage lui sera naturellement consacré dans un prochain article.


              D'autres créateurs de dinosaures disparus au début de l'année

              On a de la même façon appris tardivement la disparition au début de l'année d'un autre sculpteur de dinosaures, l'Américain Michael Trcic, dont la carrière, à mi-chemin des musées d'histoire naturelle et du monde des effets spéciaux, justifie une nouvelle fois l'existence de ce site éclectique. Disparu le 30 janvier 2024 à l'âge de seulement 63 ans, Michael Trcic était né le 28 septembre 1960 à Pittsburgh.

                 Une double carrière brillante

           Au lycée de Pittsburgh, il démontra ses capacités à peindre, sculpter et réaliser des effets spéciaux pour des projets d'étudiants comme de professeurs. Il œuvra ensuite en 1984 sur le film LE JOUR DES MORTS-VIVANTS (DAY OF THE DEAD) du réalisateur George Romero basé à Pittsburgh, en collaboration avec son maquilleur attitré Tom SaviniMichael Trcic décida ensuite d'aller s'établir à Los Angeles avec son épouse Christine. Il poursuivit une carrière active au service des effets spéciaux des plus grands films sous l'égide de Stan Winston, avec sa participation à LEVIATHAN, TERMINATOR 2, BATMAN LE DEFI (BATMAN RETURNS) et JURASSIC PARK, sur lequel il contribue à la sculpture et à l'animation du tyrannosaure. Il assista aussi Kevin Yagher sur CHUCKY LA POUPEE DE SANG (CHILDPLAY'S 2) et THE HIDDEN ainsi que le studio KNB de Greg Nicotero (qui avait aussi pris part au JOUR DES MORTS-VIVANTS) sur EVIL DEAD 2, CREEPSHOW 2 et L'ANTRE DE LA FOLIE (IN THE MOUTH OF MADNESS) qu'a réalisé John Carpenter.

Les  principaux responsables du maquillage sur le film TERMINATOR 2 (TERMINATOR : DAY OF JUDGMENT) : Michael Trcic est à l'extrême droite ; au centre se trouve Stan Winston entre Arnold Schwarzenegger et son double à gauche, et on reconnait aussi Shane Mahan à l'extrême gauche, John Rosengrant à sa gauche et, à demi masqué par l'ombre de l'acteur, Richard Landon. 

Michael Trcic enchaîna immédiatement après TERMINATOR 2 sur JURASSIC PARK, ayant la charge de sculpter le tyrannosaure.

Michael Trcic pose fièrement avec le tyrannosaure grandeur nature. Steven Spielberg lui permit à cette occasion de rencontrer Fay Wray, la vedette du premier KING KONG, un film qui inspira pratiquement tous les artistes du cinéma, de l'animateur Ray Harryhausen à Roger Dicken évoqué ci-dessus.

                       Au milieu des années 1990, Michael Trcic quitta le domaine du cinéma, sans doute notamment comme tant d'autres brillants artistes pour cause de leur remplacement par l'infographie et il emménagea à Seldona dans l'Arizona, où à la manière de son ancien supérieur Stan Winston, il s'attachait à préserver sa vie de famille le week-end auprès de son épouse et de ses deux enfants et il s'adonnait au tir sur cible durant ses loisirs. Il réalisa de nombreuses pièces pour diverses institutions et des musées. Sa sculpture en bronze de Dilophosaure accueille les visiteurs à l'entrée du Muséum d'histoire naturelle de l'Arizona. On lui décerna deux années de suite, en 2000 et 2001, le Prix Lanzendorf récompensant la plus belle reconstitution de la vie préhistorique en trois dimensions, sanctionnant la belle réussite de cet autodidacte, qui s'appliquait néanmoins à recueillir auprès des paléontologues les informations les plus précises afin que ses représentations d'espèces disparues fussent aussi exactes que possible. Catholique convaincu, il affirmait aussi vouloir célébrer au travers de ses créations la beauté de la Création divine, se laissant guider par son art en perdant toute notion du temps tant il était absorbé par son travail. 

Un échantillon de la faune dinosaurienne restituée avec grand soin par Michael Trcic : un Velociraptor prêt à fondre sur sa proie, un Tyrannosaure réminiscent de son travail sur JURASSIC PARK et un Jobaria, un Sauropode se dressant sur ses pattes arrière.

Peinture d'un animal de la ferme par Michael Trcic.

                Comme certains homologues ayant fuit l'avancée des trucages virtuels, Michael Trcic s'était notamment tourné vers des sculptures recréant l'histoire de la conquête de l'Ouest américain. Une fois de plus, nous sommes contraints de saluer la carrière de grands artistes évincés par l'abstraction des trucages du Nouvel Hollywood. Collier, la fille de Michael Trcic, lequel en dépit de sa belle réussite d'autodidacte dissuadait ses enfants de faire carrière dans le cinéma, s'est formée à l'animation virtuelle, tout un symbole.

Comme Henry Jesus Alvarez, ancien sculpteur du maquilleur Rob Bottin auquel il fut ici rendu hommage, et Willy Whitten, un des maquilleurs de THE THING, Michael Trcic réalisait des sculptures en bronze à l'effigie d'Amérindiens célèbres. 

site officiel : https://www.trcicstudio.com/

                    
                              La passion de la recréation du passé


               En une cinquantaine d'années, Terry Chase à la tête de sa société a alimenté par ses créations 250 musées et centres pédagogiques sur la nature dans le monde entier. Il a disparu le 25 février 2024 après un long combat contre le cancer, mettant un terme à 76 ans d'une vie passionnée et intense durant laquelle il était actif une quinzaine d'heures par jour. Né le 10 décembre 1947 à Springfield dans l'Ohio, il avait fondé son entreprise à Cedar Creek dans le Missouri en 1973 à l'issue d'études de paléontologie à l'université du Michigan après avoir organisé des expositions dans différents musées. Le studio s'étend sur plus de 4500 mètres carrés et comporte 11 bâtiments, ainsi qu'une collection privée d'un million de spécimens archivés, minéraux, fossiles, animaux naturalisés et art traditionnel, ainsi qu'une bibliothèque de 20 000 ouvrages d'histoire naturelle fournissant une solide documentation pour la véracité des recréations. Le Docteur Chase évoquait toujours cette réussite en y associant l'ensemble de ses collaborateurs, une vingtaine ordinairement même si leur nombre a pu autrefois monter jusqu'à 95 et il disait se considérer un peu comme le père de ses jeunes collaborateurs, notamment ceux dont la vie de famille n'était pas heureuse, s'attachant à demeurer en tous domaines un modèle inspirant. En dépit de son air assez sévère, il était réputé non seulement pour sa passion communicative mais aussi pour son sens de l'humour.

Terry Chase tenant un modèle grandeur nature très réaliste de Méganeuride, insecte géant du Carbonifère préfigurant les libellules.

                Après avoir obtenu son diplôme, Terry Chase avait hésité entre se lancer dans une carrière paléontologique ou se consacrer à une activité artistique. Il concilia les deux intérêts en travaillant avec George Marchand, créateur de dioramas au Field Muséum d'histoire naturelle de Chicago dont on disait que les fausses fleurs abusaient les abeilles elles-mêmes et qui l'initia à ses techniques.  George et son frère Paul étaient les enfants d'Henri Marchand qui avait étudié la sculpture auprès du célèbre artiste français Auguste Rodin avant de s'établir aux Etats-Unis. On devait notamment à George Marchand le fameux diorama de la mer de l'époque ordovicienne présenté au Smithsonian Museum de Washington, où Terry Chase conçut de nouveaux dioramas comme celui montrant les premières formes animales macroscopiques du Précambrien terminal. Il l'assista au début des années 1970 sur son diorama du récif de l'époque permienne au musée de Midland au Texas, la plus grande reconstitution d'un fond marin de l'ère paléozoïque, puis ils se consacrèrent à la restauration et à l'actualisation des galeries du musée et du centre scientifique de Rochester qui avaient été installés par les Marchand, puis finalement en 2000 à la complète rénovation du premier étage. Bien que sa compagnie réalise des modèles en fibre de verre, son expertise avait été requise récemment pour restaurer une réplique en papier mâché de pieuvre géante du Pacifique d'environ quatre mètres d'envergure installée en 1883 à l'Université d'Harward, s'efforçant de recréer la technique de l'époque, et il avait été mandaté en 2023 par le Musée d'histoire naturelle de Cleveland pour restaurant 300 animaux naturalisés. Une autre pièce spectaculaire fut l'élaboration d'une réplique de la baleine de l'Atlantique Nord surnommée "Phoenix" d'une quinzaine de mètres de long suspendue dans le Hall océanique du Smithsonian Museum. 

Diorama de Terry Chase représentant un fond sous-marin de l'époque du Dévonien supérieur au musée canadien Royal Tyrrell à Drumheller dans la province de l'Alberta, mêlant un trilobite au premier plan, deux crinoïdes (ou lys de mer), des coraux solitaires (Conulaires) sur le substrat, des gastéropodes ainsi que des céphalopodes à coquille droite de type Orthoceras nageant à l'arrière-plan.

Portion de diorama du Carbonifère au musée d'histoire naturelle Sam Noble à Oklahoma, à l'époque où les terres émergées étaient peuplées de batraciens géants ; des Eryops, à droite, voisinent avec l'assez étrange Diadectes, présentant quelques affinités avec les futurs reptiles et pourvu d'une sorte de troisième œil rudimentaire au-dessus des deux autres.


Au travail sur la réparation de la pieuvre géante du Pacifique en papier mâché et le brillant résultat de la restauration fidèle en tous points à sa création originelle.

                Le Docteur Chase délivrait des formations sur les méthodes muséologiques dans nombre d'universités et conférences, écrivait et illustrait nombre d'articles scientifiques et s'adonnait aussi par ailleurs à la musique. Il ne délaissait pas la science, étant particulièrement passionné de longue date par la paléontologie des animaux non vertébrés du Dévonien et il avait affirmé que s'il en avait le temps, il souhaiterait consacrer une étude détaillée de la faune des récifs coralliens de cette époque géologique. Il avait fait don de près de 500 hectares à l'Université d'Etat du Missouri pour la création du centre éducatif des Ozarks voué à la recherche et à la préservation de l'environnement incluant un arboretum. Il se réjouissait à l'avance d'un projet d'exposition itinérante intitulée "The Art of Chase Studio" présentant un échantillon des pièces réalisées par sa société. Il est prévu de lui consacrer un hommage officiel ce printemps. 

Le Docteur Terry Chase au sein de la merveilleuse bibliothèque emplie d'ouvrages sur le règne animal.

site officiel : https://chasestudio.com/

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Prochain article : Hommage à l'homme de cinéma Roger CORMAN 


lundi 12 février 2024

PLANTES UNICELLULAIRES MACROSCOPIQUES ET MICROBES GEANTS

 UN MONDE MINUSCULE VISIBLE A L'OEIL NU, 2de partie

        Dans le premier volet de ce dossier, ont été dévoilés au lecteur un certain nombre d’animaux méconnus dont les formes apparentées sont en principe d’une grandeur d’ordre microscopique, mais qui exceptionnellement franchissent le seul de la visibilité en excédant notablement le millimètre en deçà duquel nous peinons à déceler jusqu’à leur présence sans recourir aux instruments d’optique, et cela est évidemment plus étonnant lorsqu’il s’agit d’êtres formés d’une seule cellule, la plus petite unité de matière vivante, lesquels n’ont été découverts par hasard qu’à l’occasion de l’invention du microscope en 1676 par le drapier néerlandais Anton van Leeuwenhoeck.

        On a tendance à diviser de manière profane le monde végétal en opposant les plantes diverses depuis les algues marines que découvre la marée basse jusqu’aux plantes à fleurs des prairies et aux arbres qui peuvent être gigantesques comme le baobab et le séquoia, aux formes microscopiques qui constituent la base du plancton, telles les diatomées marines et les plus méconnues spirogyres et desmidiées des eaux douces. On englobe aussi dans ce phytoplancton les formes photosynthétiques traditionnellement appelées les phytoflagellés en les distinguant ainsi des algues unicellulaires stricto sensu, même si en dépit de l’étymologie, on y inclut certaines formes capables de se nourrir alternativement en ingérant d’autres organismes comme le font notamment les euglènes, ce qui les faisait habituellement ranger parmi les Protozoaires – cette frontière mouvante avait incité le grand naturaliste Ernst Haeckel à englober tous les êtres unicellulaires à noyau dans un unique ensemble des Protistes. Les divers représentants désignés comme des phytoflagellés sont généralement invisibles à l’œil nu, même si leur concentration peut révéler leur présence comme dans le cas des "marées rouges", résultant de la prolifération de Péridiniens (voir article "La revanche des plus humbles" en août 2010). Parmi eux, le Noctiluque, dont la présence en masse crée les "marées argentées", peut avoir individuellement un diamètre de 2 millimètres. Chez les Phytomonadines, les individus constituent des colonies sphériques, tel le Volvox, celles-ci pouvant aussi atteindre 2 millimètres de diamètre, comme une petite tête d’épingle.

En haut, des Phytomonadines visibles à l'œil nu, en dessous, des volvox photographiés à côté d'une larve de triton et en bas un gros plan sur une colonie sphérique de volvox permettant de distinguer les cellules-filles produites par division ; certains biologistes ont voulu voir dans cette multiplication cellulaire dont l'allure rappelle le premier stade du développement embryonnaire appelé morula un reflet de la manière dont ont pu se constituer les premiers organismes multicellulaires.

En haut, Noctiluque visible à l'œil nu en haut à droite à côté d'un ormeau recouvert par une colonie de Bryozoaires ; en dessous, gros plan sur l'organisme avec son flagelle en haut qui lui permet de se mouvoir et qui incite traditionnellement à classer ce Péridinien parmi les animaux unicellulaires.

    Jardins unicellulaires

    Le terme d’algue procède en fait d’une commodité langagière, car il n’y a pas grand-chose de similaire entre la diatomée précitée, unicellulaire en forme de losange qui se déplace lentement au sein du plancton océanique, et les grandes algues fixées au substrat comme les sargasses et les laminaires. Il est cependant manifeste que comme pour les animaux, les algues ont débuté leur évolution par des formes unicellulaires et certaines algues actuelles qui poussent sur le fond marin évoquent ces lointaines origines en n’étant constituées que d’une unique cellule atteignant une taille inhabituelle pour tout naturaliste féru du microscope qui n’est guère habitué à regarder une cellule à l’œil nu.



Les diatomées sont des algues unicellulaires de taille microscopique, à la différence de ces modèles conçus par les artistes Lucile Viaud et Stéphane Rivoal de la société Silicybine, présentés de manière à ce que le public puisse en percevoir la morphologie en trois dimensions au sein du muséum d'histoire naturelle de Nantes (http://galerie-mira-nantes.com/espace/expositions/diatomees/). Il existe cependant certaines formes d'algues composées d'une seule cellule qui sont tout à fait visibles à l'œil nu.

        L’acétabulaire se joue allègrement de l’échelle. Elle débute son existence sous forme d’une cellule minuscule renfermant en son sein le noyau, laquelle se fixe à tout type de support marin par des rhizoïdes puis elle génère un pédoncule pouvant atteindre une longueur de 10 centimètres, se terminant par une ombrelle d’environ un centimètre de diamètre qui abrite les cellules reproductrices. En hiver, elle devient invisible à l’œil nu avant de développer de nouveau sa structure procréative. De couleur verte, bleue ou blanche, "l’ombrelle de mer" ne nous apparaît donc à l’instar des champignons que par l’intermédiaire de ses organes reproducteurs provisoires qui produisent puis éjectent les gamètes.

Un bouquet d'acétabulaires.

        Il y a encore plus étonnant. La Méditerranée a commencé à partir de 1984 à être envahie par une algue accidentellement disséminée par le laboratoire océanologique de Monaco, investissant une zone dont la superficie était passée en vingt ans d’1 m² à 5000 hectares, soit 50 km², ce qui s’avérait très problématique car son foisonnement supplantait les herbiers à posidonies prisés de la faune. À partir de 2011, l’invasion a cependant commencé à régresser et l'espèce tropicale a progressivement disparu sans que la raison en soit connue. Cette séquence a donc momentanément rendu célèbre Taxifolia caulerpa, mais cette espèce mérite notre attention à un second titre. Sous son allure d’algue assez conventionnelle, la caulerpe est un organisme unicellulaire tout comme l’acétabulaire même si seule son étude détaillée le révèle, et ses frondaisons peuvent atteindre jusqu’à un mètre de haut, ce qui en fait une cellule vraiment démesurée et le record toutes catégories pour notre sujet. Elle mime en fait la spécialisation des formes pluricellulaires, la molécule d’ARN, qui régule la physiologie de la cellule en complément des instructions générales définissant la structure de l’organisme contenues dans celle de l’ADN du noyau, s’est différenciée suivant que la région concernée est la fronde (la "feuille") ou bien le crampon assurant la fixation. On sait déjà que les animaux unicellulaires comme ceux de la classe des Ciliés ou Alvéolates peuvent présenter des structures très diversifiées et complexes qu’on appelle organites par analogie avec les organes des êtres multicellulaires ; cette diversification des structures au sein d’une cellule géante ne rend plus si improbable théoriquement l’audacieuse vision de l’écrivain de science-fiction français Max-André Rayjean qui imagine des Protozoaires géants dans son roman futuriste L’ère cinquième autrefois édité par le Fleuve noir.

La Caulerpe Taxifolia : une plante marine, mais constituée d'une seule cellule ! 

        Une autre algue unicellulaire visible à l’œil nu, Ventricaria ventricosa, auparavant appelée Valonia, cultive aussi à sa façon la potentialité évolutive de son état primordial. Celle-ci se présente comme une forme ovoïde de cinq centimètres vivant dans les anfractuosités, de couleur verte mais qui peut parfois apparaître argentée ou noire selon l’environnement et que sa forme fait surnommer "œil de marin". Elle a trouvé comme moyen d’accroître sa taille la subdivision du cytoplasme, les différentes parties encloses à l’intérieur d’une unique paroi cellulaire restent reliées entre elles par une fine connexion. Elles possèdent chacune un noyau et quelques chloroplastes réalisant la photosynthèse. Par conséquent, on peut bien parler d’une forme unicellulaire mais de type syncytium : une cellule qui n’a pas mené à terme le processus de division cellulaire mais a commencé à multiplier ses noyaux en son sein, ce qui est aussi courant chez un type d’animaux unicellulaires appelés Myxozoaires (évoqués dans l’article de septembre 2014). Ventricaria pourrait figurer l’étape initiale du stade multicellulaire, dont le volvox constituerait un modèle plus avancé, de la division cellulaire esquissée à la colonie, celle-ci se fondant finalement en un organisme complexe unique dont les cellules constituent des subdivisions selon différentes fonctions aboutissant aux plantes et aux animaux évolués (métazoaires).

Il ne s'agit pas d'une émeraude, mais d'une algue unicellulaire visible à l'œil nu, la Ventricaria.

         Un titan chez les microbes !

      La présence bactérienne n’était ordinairement visible qu’au travers de denses colonies, mais l’espèce Thiomargarita magnifica qu’on trouve parmi les feuilles en décomposition des mangroves des Caraïbes atteint 2 centimètres, soit plus de 1000 fois plus qu’une bactérie standard dont la taille est de l’ordre de deux microns (le micron étant le millième de millimètre), ressemblant tant par son apparence que par sa taille à un cil humain. Jusqu’à présent avait été répertoriée une espèce mesurant 0,75 millimètres qui est classée dans le même genre que son parent récemment identifié, Thiomargarita namibiensis. Ces dimensions démentent l’interprétation classique selon laquelle ces formes très anciennes, apparues d’après les registres fossiles il y a 3 milliards 800 millions d’années, soit relativement peu de temps après la formation de notre planète il y a un plus de 4 milliards d’années, sont si primitives et rudimentaires que leur cellule était nécessairement limitée à une taille beaucoup plus infime que les cellules plus organisées qui centralisent l’information génétique définissant la structure et les propriétés essentielles dans un noyau où se trouve stocké l’ADN codant.

Des bactéries assez grandes pour pouvoir être photographiées aux côtés d'une pièce de monnaie.

        Cette découverte effectuée en juin 2022 amène effectivement à repenser la représentation que nous avons des bactéries. Ainsi, Thiomargarita magnifica manifeste des adaptations qui expliquent manifestement sa taille démesurée pour son règne, la rendant bien plus grande que nombre d’animaux pluricellulaires. Elle est non seulement remplie d’eau à 75%, renfermée dans une poche, ce liquide facilitant les échanges chimiques au sein de la cellule, mais son matériel génétique principal est contenu dans une enveloppe, ce qu’il l’apparente au noyau des cellules plus complexes dites eucaryotes.

        Le chaînon manquant d’une étape majeure de l’évolution ?

        Depuis plusieurs décennies, les spécialistes des procaryotes que sont les bactéries ainsi que les cytologistes qui étudient la cellule avaient élaboré une hypothèse qu’ils tenaient pour certaine selon laquelle les premières formes de vie unicellulaires à noyau se seraient assemblées en intégrant des bactéries de manière symbiotique, un peu sur le principe du lichen, cette osmose entre le mycélium d’un champignon et des formes unicellulaires photosynthétiques. Si ces "proto-eucaryotes" formant la base de la cellule moderne demeuraient hypothétiques sous le nom d’"archéons", les corpuscules qu’elles contiennent, les mitochondries qui génèrent de l’énergie pour la cellule et dans le cas des formes végétales les chloroplastes qui réalisent la photosynthèse, étaient ainsi tenus pour des bactéries incorporées au point de participer d’un ensemble unitaire. Le noyau était lui-même envisagé comme hérité d’un virus à ADN enclos dans une bactérie elle aussi assimilée par la cellule enveloppante (théorie dite de l’eucaryogénèse virale). Par conséquent, tous les êtres organisés étaient censés trouver leur origine dans une sorte de puzzle à la manière de la Créature assemblée par le Docteur Frankenstein du roman de Mary Shelley, une cellule anonyme faite essentiellement de cytoplasme intégrant complètement à la fin du processus évolutif des bactéries devenant des organites assurant la physiologie et un virus organisant les caractéristiques génétiques pour former le noyau de cette structure d’un nouveau type (il semble d’ailleurs qu’ultérieurement, des virus aient induit de nouvelles facultés chez nos ancêtres en s’incorporant au génome, peut-être même la capacité langagière). Cela confortait aussi les vues de scientifiques s’attachant à démontrer que l’évolution de la vie ne s’expliquait pas qu’en termes de compétition, mais pouvait aussi procéder de la coopération.

Des bactéries assez grandes pour pouvoir être photographiées aux côtés d'une pièce de monnaie.

        La cellule de la bactérie géante dotée d’un proto-noyau amène donc assez brusquement à réhabiliter la vision plus ancienne d’une évolution progressive, certes initialement très longue – les bactéries se multipliant en se divisant, elles sont moins sujettes aux mutations que lorsque deux individus sexués s’échangent leurs gènes au travers de la procréation, ce qui crée un brassage même entre individus proches susceptibles d’induire des variations qui aboutissent au cours des générations à engendrer de nouvelles espèces, et qui permet de comprendre à contrario pourquoi les bactéries ont régné si longtemps sans engendrer de souches réellement différentes lors de la longue aube de la vie terrestre. Avec Thiomargarita magnifica s’esquisse donc la possibilité que des bactéries aient malgré tout fini sur le long terme par produire des novations et que certaines, manifestant un développement de plus en plus efficient, se soient dotées d’un noyau ; une telle forme pourrait représenter la transition entre les procaryotes originels et les eucaryotes qui en quelques centaines de millions d’années ont donné naissance aux organismes unicellulaires supérieurs puis à toutes les sortes de plantes, de champignons et d’animaux dont nous sommes.

Dans la bande dessinée américaine We battled the micro-monster publiée dans le numéro 76 du périodique Greatest Adventure, le Docteur Hugh Tendler a créé une variante d'une bactérie qui croît démesurément jusqu'à finalement prendre des proportions titanesques bien au-delà de la véritable bactérie géante découverte en 2022. L'auteur crédite cette forme de vie d'un noyau alors que les microbes en sont en tant que procaryotes en principe dépourvus, mais la nouvelle espèce évoquée dans le paragraphe précédent démontre finalement que cette représentation n'est pas aussi fantaisiste qu'on était jusque-là enclin à le penser.

Le film à petit budget Bacterium réalisé en 2006 par Brett Piper s'inscrit dans la lignée du remake de The Blob de 1988 de Chuck Russell avec cette expérience sur une bactérie devenue incontrôlable, se multipliant pour former de grands agrégats gélatineux menaçant et dissolvant la vie humaine.

        Des géants encore plus minuscules au seuil du vivant

        Ne quittons pas le domaine des virus. Le grand public englobe ceux-ci parmi les microbes, bien qu’ils ne soient pas considérés comme des êtres vivants au sens strict – ce qui fait que les antibiotiques sont sans effet sur eux. Ils sont si infimes que l’invention du microscope électronique a été nécessaire pour vérifier leur existence, les maladies qu’ils causent comme la grippe ayant jusque-là été attribuées à des principes chimiques contenus notamment dans l’air. Ces formes étant essentiellement constituées d’ARN ou plus rarement d’ADN, certains biologistes se sont demandés s’ils ne représentaient pas une ébauche ancestrale de la vie, mais beaucoup d’autres considèrent qu’il s’agit plutôt à la manière du prion causant l’encéphalopathie spongiforme d’un ensemble moléculaire appartenant à un organisme vivant qui s’est autonomisé puis retourné pour se dupliquer mécaniquement à son détriment.

        On a aussi découvert récemment des virus géants, ce qui à leur échelle demeure de très petite dimension et bien loin de certains inventés par des auteurs de science-fiction, mais représente un record en la matière, d’abord Pandoravirus qui atteint un millième de millimètres (micron), puis en 2018, la mise en évidence sur un Chétognathe (ver-flêche) du genre Spadella du Megaklothovirus horridgei, initialement interprété comme une soie de l’animal, qui, avec 4 microns présente une taille identique à celle d’une bactérie, et est donc assez grand pour être visible avec un microscope optique ordinaire. D’autres "virus géants", des chlorovirus parasitant des microalgues, ont une taille plus réduite que les précédents, mais avec leurs deux dixièmes de micron, ils demeurent suffisamment gros pour que le protozoaire cilié Halteria s’en nourrisse.

Photographies au microscope électronique des virus géants, de taille analogue à la célèbre bactérie Escherichia coli courante dans le tube digestif humain, présentée à côté d'un virus de taille classique, le virus du SIDA (AIDS pour les Anglophones).  

        Une nouvelle fois, après la découverte d’animaux pluricellulaires vivant sans oxygène dont il a été rendu compte ici juillet 2010, la nature avec ses parents géants des amibes, des algues et des bactéries, ne lasse pas, même après l’extermination de tant d’animaux géants remarquables dans les derniers millénaires, de nous émerveiller par sa diversité à plus petite échelle, souhaitons que cela incite un nombre croissant à agir pour sa protection chacun à sa mesure.

Première partie : http://creatures-imagination.blogspot.com/2023/12/le-zoo-de-linfime.html

NOTA : pour le lecteur qui s'interrogerait sur la photo introductive de cet article, il s'agit d'un trucage réalisé sur Peter Cushing pour le film humoristique TOP SECRET ! par le maquilleur Stuart Freeborn auquel il a été rendu hommage sur le blog en février 2013.

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dimanche 24 décembre 2023

LE ZOO DE L'INFIME

UN MONDE MINUSCULE VISIBLE A L'OEIL NU, 1ère partie    


Ce spécimen de Gromia dépasse le centimètre de diamètre.

Le drapier hollandais Anton van Leeuwenhoeck ne s’était probablement pas intéressé tout particulièrement à la biologie jusqu’à une découverte fortuite – ce phénomène qu’on désigne sous l’appellation générale de sérendipité. En effet, celui-ci ne cherchait qu’à s’assurer de la meilleure qualité de ses étoffes lorsqu’il eut l’idée en 1776 de combiner des loupes pour pouvoir mieux vérifier la conformation des fibres. Réalisant à quel point son dispositif optique agrandissait de manière spectaculaire les détails des objets, il en vint par curiosité à scruter son environnement à travers ce fort grossissement. C’est alors qu’un monde entièrement nouveau se révéla à lui lorsqu’il réalisa non seulement la structure des organismes sous forme de cellules, mais surtout qu’évoluaient autour de nous des êtres plus minuscules encore que les cirons (acariens), si petits qu’on ne pouvait les déceler sans l’aide d’un instrument d’optique, apportant ainsi quelque réalité aux croyances et philosophies antiques qui postulaient que l’être humain était le maillon intermédiaire entre le macrocosme, l’univers, et le microcosme, un infiniment petit qui venait ainsi d’entrer dans le champ scientifique.

Le brillant autodidacte Leeuwenhoeck. 

    Franchissement occasionnel d’une échelle à l’autre

    Il existe des créatures de toute taille, depuis les infimes bactéries à l’origine de la vie, invisibles à l’œil nu mais dont les espèces pathogènes causent de grands torts, jusqu’à la baleine bleue sauvée in extremis de l’extinction, dépassant avec sa trentaine de mètres la longueur de nos plus grands véhicules terrestres. Chez les Arachnides par exemple, la taille va de celle des grosses mygales velues qui rebutent les arachnophobes, excédant celle d’une main, jusqu’à des acariens en dessous du seuil de visibilité qui colonisent la literie en se nourrissant de peau morte ou vont se nicher à notre insu dans l’épiderme comme le Demodex follicularum. On trouve des êtres présentant toute la gamme des dimensions intermédiaires entre les extrêmes, seules les capacités de notre vision fixant une frontière empirique entre visible et infime. Une découverte récente étonnante confirme qu’on peut trouver bien des exceptions marquantes en la matière comme on le verra plus loin.

    Les grains de sable abritent un écosystème varié insoupçonné qu’on désigne globalement sous le nom de méiofaune. Celle-ci comporte des représentants de nombre de groupes zoologiques, beaucoup d’espèces s’étant miniaturisées de manière indépendante les unes des autres pour coloniser ce milieu, comme de minuscules gastéropodes souvent sans coquille et des holothuries (concombres de mer), voisinant avec des organismes habituellement microscopiques comme les Protozoaires, les animaux unicellulaires. Les registres fossiles ont fourni de nouvelles illustrations de ce mécanisme, comme pour le groupe des Kinorhynques, des animaux marins allongés au corps recouvert d’une cuticule articulée cités dans l’article d'octobre 2019 "La peoplisation du vivant", qui sont actuellement tous microscopiques mais qui atteignaient quatre centimètres à l’époque cambrienne ayant vu l’apparition des grands types zoologiques modernes ; on ne peut donc voir à l’œil nu ces animaux qu’à l’état de fossiles. Pour le groupe des Tardigrades (les "ours d’eau"), l’espèce marine Echiniscoides sigismundi, qui a pour habitat les algues et les colonies de balanes des zones de marées, peut atteindre le millimètre et demi, ce qui la rend perceptible à défaut de permettre d'en apprécier directement la morphologie. Les Nématodes non parasites sont en général microscopiques mais les espèces marines appartenant au groupe des Araeolaimides peuvent mesurer jusqu'à 5 centimètre. Un animal multicellulaire primitif, Buddenbrockia (évoqué dans l’article de septembre 2014 "Un fossile vivant vraiment inattendu ?") qui vit dans les ascidies, nos lointains parents en forme de sacs fixés, peut être aussi petit que 0,05 millimètres, mais les plus grands spécimens peuvent atteindre trois millimètres.

Un très beau fossile de Kinorhynque du gisement fossilifère cambrien de Qingjiang en Chine, dix fois plus grand que les espèces actuelles qui vivent entre les grains de sable.

Le Tardigrade Echiniscoides sigismundi dont l'allure évoque celle d'un minuscule ourson.

Un Nématode marin macroscopique.

    Le plancton est aussi un foisonnement de vie pour l’essentiel invisible sans microscope. Dans les lacs et les rivières, on y trouve notamment des représentants de plusieurs groupes de Crustacés, les Copépodes, les Ostracodes à la carapace bivalve et les Cladocères, ces derniers étant généralement surnommés "puces d’eau". Si ces daphnies qui servent de proies aux hydres d’eau douce et aux plantes carnivores appelées utriculaires sont très petites, l’espèce Leptodora kindtii atteint un centimètre et demi, ce qui en fait un géant pour le groupe. 

Le diaphane Leptodora dans toute sa grâce (la tête à droite) ; la créateur japonais de figurines Kaiyodo en a créé une réplique pour les collectionneurs.

        Celui qui se trouve à la base de la chaîne alimentaire océanique contient notamment les œufs de tous les types d’animaux, composant un monde d’une grande variété presque invisible à l’œil nu, à l’exception notamment des formes dominantes comme le premier stade des Hydrozoaires sous forme de petites méduses, des larves de poissons ainsi que des Crustacés désignés collectivement sous le nom de krill (Euphiausacés et Mysidiacés) qui nourrissent les Cétacés à fanons. Parmi les prédateurs les plus redoutables de ce micromonde bouillonnant figure un petit groupe animal spécialisé dans la prédation, celui des Chétognathes, dont la position dans l’arbre généalogique du monde animal est très singulière, ne se rapprochant réellement d’aucun autre type vivant. Ils sont surnommés "vers-flèche" car leur corps est allongé, droit, se termine par une tête plus large et ils sont dotés d’une paire longitudinale de nageoires latérales ainsi que d’une nageoire caudale ; de plus, ils se déplacent avec une vitesse fulgurante. La tête est pourvue d’une mâchoire redoutable sous forme d’un double jeu de dents recourbées très effilées. S’ils sont ordinairement de petite taille, quelques-uns comme Pseudosagitta gazellae peuvent dépasser la douzaine de centimètres.

Gros plan sur la tête d'un Chétognathe montrant son double jeu de piquants acérés qui constituent sa redoutable mâchoire.

Pseudosagitta maxima, un des plus grands représentant des Chétognathes ou "ver-flèches" qui avec ses 9 centimètres pourrait être confondu avec un poisson.

    Il apparaît en fait qu’un certain nombre de types d’animaux multicellulaires ont réduit leur taille depuis l’époque du Cambrien pour s’adapter à de nouveaux milieux comme le plancton tels les Chétognathes et à la vie entre les grains de sable comme les Kinorhynques et les Tardigrades. Dans le cas des Unicellulaires, il peut à l’inverse arriver que certaines espèces accroissent leur taille jusqu’à franchir le seuil du visible, ce qui est évidemment plus inattendu chez les êtres dont l’existence semble ontologiquement ne pouvoir être attestée qu’au moyen du microscope. Chez les Protozoaires ciliés, quelques "géants" franchissent ainsi le cap du millimètre comme le genre Bursaria et le Stentor qui ressemble à une petite trompette. Quelques Ciliés très allongés présentent une allure vermiforme, comme Dileptus avec sa région antérieure effilée lui donnant l’allure générale d’un cygne qui peut atteindre 1,6 mm, Helicoprorodon gigans qui détendu peut atteindre 2,5 mm de longueur et Spirostomum qui avec 4 mm se hisse presque à la hauteur du demi-centimètre. Quant aux colonies sessiles de Zoothamnium, elles se présentent comme de gracieuses plumes qui parviennent jusqu’à mesurer 1 centimètre et demi de hauteur.


Un stentor en forme de trompette dont on distingue certains des cils qui entourent l'ouverture orale ; en dessous, photo étonnante laissant voir à l'œil nu une population de stentors à la silhouette reconnaissable. 

Des exemplaires de Spirostomum en mouvement sur une pièce de monnaie.

Le cilié colonial Zoothamnium ressemble à une petite plante susceptible d'être aperçue dans un aquarium d'eau douce ou d'eau de mer par l'observateur attentif, forme d'allure végétale qui aurait pu plaider au XVIIIème siècle pour rapprocher superficiellement des végétaux les Protozoaires - en réalité, chaque terminaison est un individu capturant de minuscules proies.

    Amibes et apparentés

    Dans le groupe des amibes, quelques espèces s’essaient aussi à passer le cap de l’échelle microscopique. Parmi les sédiments d’eau stagnante dépourvus d’oxygène peut s’observer le genre Pelomyxa auquel il arrive de dépasser le demi-centimètre, ce qui est là encore considérable pour un Protozoaire puisqu’on peut le voir sans instrument optique. Certains des Rhizopodes contiennent leur cellule dans une coquille comme les "amibes testacées" ou Thécamoebiens, c’est ainsi le cas de Gromia sphaerica des Bahamas qui peut atteindre 3 cm de diamètre.


Vues d'un spécimen de Gromia : on distingue par transparence au travers de sa coquille le cytoplasme dont irradient de fins pseudopodes, extensions qui permettent de se mouvoir ainsi que de capturer les proies ; en dessous, ce petit crabe araignée est investi par des coquilles de Gromia.

    Leurs parents les Foraminifères forment des coquilles plus élaborées. La forme discoïdale de Marginopora vertabralis atteint deux centimètres de diamètre. Les Nummulites, Foraminifères ayant aussi l’allure de petites pièces qui leur confère leur appellation fondée sur l’étymologie latine ("petits écus"), peuvent aussi atteindre cette taille, mais des formes éteintes étaient aussi grandes que des petites assiettes avec un diamètre de pas moins de 16 centimètres. Bien que fréquents dans le plancton, quelques Foraminifères forment des colonies fixées au substrat comme Miniacina miniacea qui constitue de petites structures rouges-rosées arborescentes calcifiées qui peuvent s’élever à une hauteur d’un centimètre ou Homotrema rubrum courant sur les pierres et les coraux des aquariums et capable d’atteindre 1,2 centimètres. Une espèce actuelle est d’apparence si semblable à une éponge carnivore qu’elle a autrefois été considérée comme l’une d’elle, d’autant plus qu’on la trouve dans les mêmes grottes méditerranéennes ; Spiculosiphon oceania se dresse à une hauteur de cinq centimètres et protège sa tige aussi bien que la partie terminale qui contient la majeure partie de la cellule avec des éléments rigides constitutifs des éponges, les spicules qui lui donnent son nom, les agglutinant avec un ciment organique translucide et les agençant soigneusement pour en faire un étui protecteur et pour la région supérieure un support afin der permettre aux fins pseudopodes d’être maintenus à proximité de la colonne d’eau et de leur permettre de jaillir pour se saisir des proies planctoniques.

Ces squelettes de Foraminifères de l'espèce Baclogypsina sphaerulata trouvés sur des plages tropicales sont de la taille de grains de sable qu'ils sont appelés à devenir, suffisamment grands pour être vus à l'œil nu.


En haut, une Nummulites actuelle posée sur le fond marin au milieu des algues rouges, en dessous, un représentant fossile géant.





Quelques représentants d'espèces de Foraminifères sessiles dont on peut distinguer les fins pseudopodes terminaux, Miniacina miniacinea, Homotrema rubrum, Halophysema tumanowiczii et le Spiculosiphon oceania, vue générale de deux individus dans leur tube et gros plan sur la cellule hérissée de spicules provenant d'éponges qui leur confèrent une forte ressemblance avec ces animaux.

    Les radiolaires sont lointainement apparentés aux Foraminifères, en plus de leurs fins pseudopodes transparents, ils possèdent des piquants filiformes, les axopodes, et comme eux, les coquilles de ces animaux planctoniques une fois morts jonchent le fond des océans. Il existe quelques espèces formant des colonies dérivant dans les eaux océaniques qui sont traditionnellement rangées au sein des RadiolairesCelle de l’espèce Tuscaridium cygneum a un diamètre d’1,2 cm. Collozoum inerme est à la différence de ses parents typiques dépourvu de squelette. Les cellules microscopiques (environ 0,06 mm) qui comportent plusieurs noyaux constituent des sphères accolées les unes aux autres et unies dans une matrice gélatineuse transparente. La colonie peut occasionnellement s’étendre jusqu’à une longueur de trois mètres.


Deux colonies de Radiolaires visibles à l'œil nu, en haut, Tuscardium cygnum, en bas, Collozoum inerme.

    Les naturalistes du Siècle des Lumières avaient tendance à rassembler dans un groupe "d’êtres dépourvus de symétrie", qualifiés d’"Amorphes", les formes de vie animales estimées comme les plus primitives, au du moins rudimentaires pour les auteurs qui n’étaient pas acquis à la vision de transformation graduelle des espèces, en y réunissant les Protozoaires et les Éponges, et certaines découvertes ont paru superficiellement conforter rétroactivement ce regroupement. On a évoqué deux paragraphes plus haut le Foraminifère Spiculosiphon oceania qui au moment de sa découverte en 2013 a été initialement envisagé comme une des espèces d’éponges carnivores qui elles-mêmes avaient été recensées par la zoologie quelques années plus tôt. Un groupe entier d’êtres vivant sur le fond océanique jusqu’à 10 kilomètres de profondeur, les Xénophyophores, a constitué une énigme pendant des années. Certaines de ces formes gluantes sont sphériques, d’autres ont une apparence festonnée comme la colonie de Bryozoaires (petits animaux coloniaux bien plus complexes que les polypes coralliens) appelée dentelle de Vénus. Lors de leur découverte à la fin du XIXème siècle, on avait tendance comme le grand naturaliste Ernst Haeckel à y voir un type inconnu d’éponges, un genre de Foraminifère, une sorte d’amibe voire un type d’algue primitif. Il est à présent établi que ces organismes qui se sont vus attribuer leur propre groupe sont bien des protozoaires géants pouvant atteindre la taille d’un ballon de basket-ball puisque Syringammina fragilissima présente un diamètre maximal de vingt centimètres. Ces êtres capturent leurs proies engluées avec leurs pseudopodes. On ne sait pas à l’heure actuelle si les très anciens fossiles trouvés à Franceville au Gabon (évoqués dans l’article de juillet 2010) sont bien des êtres unicellulaires, mais les actuels Xénophyophores qui peuvent revêtir une certaine importance écologique car leur fragilité en fait des indicateurs de l’état des écosystèmes abyssaux, nous démontrent que la Science-fiction, avec un roman comme L’ère cinquième de Max-André Rayjean, n’a pas le monopole des Protozoaires géants.

Ni algue ni éponge ni colonie de bryozoaires, un Xenophyophore parmi les rochers sur le fond marin.

    Les Myxomycètes ou Myxamibes, encore connus comme Mycétozoaires ("animaux-champignons"), représentent un groupe d’organismes unicellulaires tenant à la fois des amibes et des champignons. Ces "amibes sociales", dont le comportement est évoqué dans le célèbre ouvrage de sociologie La dimension cachée d’Edward Hall, se regroupent dans certaines conditions pour former des sporanges émetteurs de spores reproductrices. Le grand public connaît notamment l’espèce Physarum polychephalum surnommée "le Blob" par référence au titre original du film de 1958 dont la vedette est Steve McQueen qui combat une masse gélatineuse venue de l’espace (voir l'hommage à Wes Shank en novembre 2018). L’ensemble formé par le regroupement et la fusion des myxamibes peut chez cette espèce constituer une masse de 30 centimètres de diamètre. La forme martienne dépeinte dans le roman de 1977 de Ian Watson L'inca de Mars (The Martian Inca) est très comparable à ces organismes.

Des amibes du genre Dictyostellium convergent pour se réunir en une forme unique. 

Le plasmode que constitue le rassemblement des myxamibes peut représenter un volume assez spectaculaire pour le promeneur.

    Les animaux unicellulaires ne sont pas les seuls à pouvoir franchir le mur de l’invisible, il en va de même pour certains végétaux unicellulaires ; c’est ce dont il sera rendu compte dans la seconde partie de ce dossier.

La science-fiction n'assigne aucune limite de taille aux Protozoaires, un des exemples les plus connus et spectaculaires est l'amibe cosmique qui menace des mondes entiers dans l'épisode de la série Star Trek diffusé en janvier 1968 L'Amibe (The Immunity Syndrome) réalisé par Joseph Pevney d'après un scénario de Robert Sabaroff. 

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A suivre, seconde partie : plantes unicellulaires macroscopiques et microbes géants.