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dimanche 15 mars 2026

ON LE CONSIDERAIT COMME LE PLUS GRAND DES MARIONNETTISTES

 
Le concepteur de créatures et animateur Lyle Conway fier de poser avec une tête mécanisée du végétal glouton au centre de la comédie musicale La petite boutique des horreurs (The Little Shop of Horrors) en 1985.

        Le concepteur visuel, sculpteur et marionnettiste Lyle Conway est décédé ce 4 mars 2026. Il était aussi peu connu du grand public qu’il était très estimé de la profession, même s’il ne travaillait plus pour le cinéma depuis des décennies. Il était plus particulièrement admiré comme un marionnettiste de génie.

           A la poursuite des passions de l'enfance
    
Lyle Conway à l'âge de 8 ans, entouré de marionnettes.

        Lyle a grandi dans la banlieue Sud Ouest de Chicago. Il manifesta enfant son intérêt pour l’univers de la Fantaisie, à travers notamment la série télévisée à base de marionnettes du début des années 1950, Kukla, Frand and Ollie, dont il reproduisit les personnages à partir de matériaux présents au domicile. Le modèle miniature de gorille animé en 1933 par Willis O’Brien pour le film King Kong lui fit prendre conscience des possibilités qu’offrait le cinéma pour créer des mondes imaginaires. L’artiste confia à ce propos qu’il avait toujours souhaité faire de l’animation image par image, mais l’occasion ne se présenta pas – quoiqu’il y eut quelques séquences en relevant dans des films auxquels il apporta sa contribution, La Petite boutique des horreurs (The Little Shop of Horrors) et The Blob.

        Après avoir suivi une formation dans une école d’art et avoir présenté ses travaux dans des galeries d’art qui lui valurent de nombreux prix de l’Institut d’Art de Chicago, Lyle Conway gagna sa vie durant quatre années comme travailleur social. Il fut ensuite employé comme concepteur visuel pour une compagnie de jouets et eut par ailleurs l’occasion de réaliser des prothèses à Broadway pour un personnage de la pièce Warp de Stuart Gordon (futur réalisateur de Reanimator et d’Aux portes de l’au-delà auquel fut consacré ici un long hommage en août 2020). Il décida finalement de prendre l'avion pour Hollywood dans l'espoir d'intégrer le domaine des effets spéciaux et il fut engagé séance tenante par le célèbre Gene Warren – connu notamment pour les séquences d’attaque des soucoupes volantes dans La Guerre des mondes (War of the Worlds) produite par George Pal. Sa compagnie Excelsior Studio lui confia la sculpture de centaines de lettres gonflant et brunissant pour une publicité de la société agro-alimentaire Pillsbury, une tâche fastidieuse, mais qui lui permit de débuter dans le domaine. Il sculpta ensuite les créatures extraterrestres humanoïdes de la petite production de Charles Band  Le jour de la fin des temps (The Day the Time ended) destinées à être animées par Jim Danforth et David Allen – la carrière de ce dernier a été récapitulée ici en novembre 2023 à l’occasion du dossier sur l’épopée de son projet The PrimevalsL’artiste confia à ce sujet qu’il avait toujours souhaité faire de l’animation image par image, mais l’occasion ne se présenta pas – quoiqu’il y eut quelques séquences en relevant dans des films auxquels il apporta sa contribution, La Petite boutique des horreurs (The Little Shop of Horrors) et The Blob. Il avait conçu un modèle miniature de Martien à quatre bras au début des années dans la perspective déçue d'adaptation à l'écran de l'épopée de John Carter imaginée par Edgard Rice Burroughs.

Lyle Conway (au fond à droite) fait admirer ses modèles en glaise de monstres extraterrestres du Jour de la fin des temps (The Day the Time ended) avec vraisemblablement l'animateur David Allen au premier plan.




Les modèles achevés sculptés par Lyle Conway, celui du petit extraterrestre humanoïde à tête conique et les deux êtres d'allure reptilienne, la plus massive étant ici présentée dans une posture quadrupède. 

Lyle Conway fignolant sa marionnette miniature représentant un Martien vert à quatre bras, un Thark, pour un projet d'adaptation du livre John Carter sur Mars d'Edgar Rice Burroughs à la fin des années 1970 - apparemment, c'est un mâle...

        Il appela Dick Smith afin de postuler pour intégrer l’équipe chargée des effets spéciaux de maquillage du film Au-delà du réel (Altered States) de Ken Russell, lequel lui répondit qu’elle était à présent au complet et lui conseilla de contacter Jim Henson. Il prit l’avion pour New-York et celui-ci le recruta pour une collaboration qui se poursuivit sur un long terme. Il commença par sculpter des marionnettes pour The Muppet Show, en particulier le personnage de Miss Piggy la Cochonne pour la cinquième saison du spectacle télévisé en 1980 et pour son adaptation cinématographique The Great Muppet Caper en 1981. Il fut aussi engagé par le plus célèbre animateur image par image, Ray Harryhausen, qu’il avait rencontré sur Sinbad et l’œil du tigre (Sinbad and the Eye of the Tiger), pour sculpter un buste détaillé du monstre marin dénommé Kraken, de manière à pouvoir obtenir un rendu précis et qui demeurera la plus grande création à laquelle l’animateur a donné vie.

Lyle Conway sur un Muppet.

Le buste du Kaken du Choc des Titans (Clash of the Titans).



         Une recrue de Jim Henson

        Lyle Conway retrouva Jim Henson pour l’incroyable projet Dark Crystal (The Dark Crystal), un prodigieux conte. Durant plusieurs mois de préproduction à New-York, il fit partie de l’équipe chargée de transformer les concepts visuels du dessinateur Brian Froud en prototypes, à l’exception des Skeksés dont l’artiste avait déjà fixé les traits en trois dimensions avec sa maquette. Pour les autres personnages, les sculpteurs étaient encouragés à ajouter des détails, et ils s’attachaient à s’éloigner le plus possible de l’allure des Muppets. Lyle Conway rallia le nouveau site de la société à Londres et il consacra trois ans de labeur intensif au film qui mobilisait 60 personnes, avec la division des animatroniques dirigée par Sherry Amott et le département du travail du latex supervisé par Tom McLaughlin qui employa 4 tonnes de ce matériau, et sous la direction duquel œuvra Lyle Conway comme sculpteur. Celui-ci veillait lors du remplacement de la glaise dans le moule par du latex à ce que cette couche ne soit ni trop fine ni trop épaisse afin de permettre aux mécanismes sous-jacents de fonctionner, faute de quoi il fallait recommencer le processus.

Lyle Conway devant une Chauve-souris du Cristal de Dark Crystal, la main posée sur un Skesès, tandis que Jim Henson se tient devant un Echassier du vent ; devant les membres de l'équipe, d'autres créatures du film, un Mystique ou UrRu et les petits Podlings.

        Avec Frank Oz, co-responsable du film et marionnettiste qui animera aussi Yoda sur L’Empire contre-attaque (The Empire strikes back), il développa l’animation radio contrôlée ainsi que par câbles. Il fut particulièrement responsable de la création du personnage d’Aughra sur lequel le créateur de l’univers de Dark Crystal Brian Froud n’avait pas le temps de travailler, ainsi que du Grand Chambellan, le chef des Skeksès. Avec ses trois collaborateurs immédiats, Ted Krzanowski, David Barclay et Gagam Gravin, Lyle Conway eut la tâche de créer pas moins de 27 personnages en neuf mois. Cet emploi du temps très intense l’amena à trois reprises à se sentir vidé de toute force, avant de se reprendre rapidement à chaque fois, retrouvant sa motivation en jouant avec un mécanisme.


Lyle Conway façonna dans la glaise la face du personnage d'Aughra dans Dark Crystal, préalablement au moulage, puis le personnage prêt à tourner, en dessous, avec Lyle Conway, à gauche, apportant la dernière retouche


Le sculpteur affinant les traits des modèles en glaise de deux Skeksès de Dark Crystal, l'effrayant Grand chambellan et le Skeksès gourmand en dessous.

Outre Aughra et des Skeksès, Lyle Conway se chargea aussi de créer les Urseks, les grands humanoïdes de l'épilogue qui résultent de la fusion entre UrRus et Skeksès après avoir été jadis séparés en deux fractions antagonistes, respectivement l'une contemplative et l'autre cruelle. On reconait le scumpteur à la gauche de Jim Henson.

Gros plan sur l'Ursek qui parle avec le héros du film, Jen le Gelfling, à la fin de l'histoire, lui révélant le passé chaotique de sa race qu'il a résolu en reconstituant l'intégrité du cristal lors de la Grande Conjonction astronomique. Dans la version d'origine, c'est Lyle Conway qui lui prête sa voix.

        Durant son travail sur Dark Crystal, Lyle Conway eut l’opportunité de rencontrer le marionnettiste Burr Tillstrom, créateur de la série Kukla, Frand and Ollie qu’il chérissait et son ravissement fut total lorsque l’idole de son enfance lui demanda de recréer le personnage d’Ollie. On peut d’ailleurs relever que ceux qui s’appliquent avec tant de perfectionnisme à porter l’univers du Merveilleux au cinéma ne rompent jamais avec l’imaginaire enfantin, de la même façon, Jim Henson a consacré la majeure partie de son temps à donner vie à des séries télévisées pour le jeune public telles que le Muppet Show, 1 rue Sésame (Sesame Street), Fraggle Rock, ou encore Dinosaures (Dinosaurs) et Ray Harryhausen quitta provisoirement sa retraite pour superviser la recréation image par image par deux grands admirateurs de sa fable alors inachevée inspirée de Jean de la Fontaine Le lièvre et la tortue.


             Il faisait parler les oiseaux et les plantes

        Producteur de Dark Crystal, Gary Kurtz employa Lyle Conway sur Oz, un monde extraordinaire (Return to Oz) produit par la compagnie Disney. Il supervisa la conception des créatures, notamment Jack tête de citrouille et la poule parlante Billina, son personnage préféré. Différentes versions furent créées et pas moins de cent articulations rien que pour la tête furent conçues. Il aussi élaboré le personnage de Tik Tok, un cauchemar pour l’interprète Michael Sundin, replié dans le corps de l’automate, à l’envers avec sa tête entre les jambes et marchant à reculon tandis qu’un moniteur télévisé lui renvoyait l’image à l’envers du monde extérieur. On doit encore à Conway la réalisation d’une curieuse monture, Gump, constituée d’un canapé, de deux branches de palmier comme ailes et d’une tête empaillée d’élan, auquel il prêta sa voix dans la version originale, du personnage de Jack à tête de citrouille et de trois figures réminiscentes du film précédent, Le magicien d’Oz (The Wizard of Oz), l’Épouvantail, l’Homme de métal et le Lion peureux qui sont la raison pour laquelle Dorothy revient au Pays d’Oz.

Lyle Conway sur la tête de l'épouvantail d'Oz, un monde extraordinaire (Return to Oz).




La laborieuse élaboration de la poule Billina d'Oz, un monde extraordinaire, de l'armature mécanique jusqu'au rendu final, un animal plus vrai que nature emplissant de fierté son créateur.


Quand on voit la contorsion s'apparentant à de la torture de l'animateur chargé de faire mouvoir l'automate Tik Tok dans Oz, un monde extraordinaire, on peut se demander s'il a gardé de l'expérience un aussi bon souvenir que celui dont semble se prévaloir Lyle Conway (en dessous).

        Lyle Conway réintégra l’équipe de Jim Henson pour Dreamchild. Six créatures furent conçues en quatorze semaines pour un budget très réduit. « Le travail a représenté un quart de celui de Dark Crystal, mais dans un délai dix fois plus court » expliquait-il. Il veilla non seulement à respecter le caractère des illustrations qu’avait livrées le dessinateur John Tenniel pour les romans de Lewis Caroll, mais rendit même les personnages encore plus réalistes au point qu’ils apparaissent inquiétants. Ainsi, après s’être documenté, il s’inspira pour le Chapelier fou des stigmates de l’empoisonnement au mercure dont pâtissaient les représentants de la profession et pour le Lièvre de Mars, s’avisa que cette saison correspondait à celle de la reproduction et reproduisit donc la trace des blessures que les mâles rivaux peuvent s’infliger à cette occasion. L’absence de fourrure du griffon lui confère une forme de nudité plus troublante étant donné que la morphologie du corps est celle d’un être humain. En 1986, Lyle Conway créa un nouvel oiseau réaliste pour le téléfilm Red Crow and The Ghost Ship.

Alice devenue une femme âgée au crépuscule de sa vie est entraînée dans des visions oniriques la confrontant aux personnages des histoires qu'inventait pour elle le révérend Dodgson connu sous le nom de plume de Lewis Caroll, ici entre la fausse tortue en pleurs et le griffon, dans Dreamchild.

Le visage marqué du Chapelier fou de Dreamchild, issu de l'imaginaire de Lewis Carroll

Un personnage disgracié et mélancolique, la "Fausse Tortue". 

La chenille fumeuse de calumet est vraisemblablement la seule créature de Dreamchild qui soit plus comique que dérangeante.

        Le film qui consacra l’excellence de Lyle Conway dans toute la profession fut son travail pour La Petite boutique des horreurs (The Little Shop of Horrors) qui lui valut d’être proposé aux Oscars dans la catégorie des effets spéciaux visuels. Pour sa comédie musicale inspirée du petit film homonyme de Roger Corman et plus encore de la comédie musicale théâtrale de Broadway qui en était inspirée, Frank Oz fit appel à lui en souhaitant que la plante carnivore devenue gigantesque, surnommée "Audrey 2" par le fleuriste qui la cultive, bénéficie d’autant d’autonomie de mouvement que possible. Le réalisateur désirait aussi qu’elle fut essentiellement comique pour coller au ton de l’histoire, tandis que Lyle Conway désirait la rendre aussi effrayante que possible ; le créateur d’effets spéciaux convint d’un compromis entre les deux approches.

Lyle Conway auprès de sa plante.

        Différents prototypes furent réalisés afin d’envisager les meilleures possibilités d’obtenir les effets désirés. La plante et sa gueule étaient animées par un marionnettiste tandis que les lèvres étaient contrôlées par câbles dissimulés sous le plateau, l’objectif étant de les synchroniser avec les paroles censées être prononcées par ce végétal mutant capable de parler pour réclamer qu’on le nourrisse, grâce notamment aux compétences techniques de Mak Wilson. La difficulté d’animer avec suffisamment de force des lianes très longues et fines fut résolue par l’adjonction de petits disques en leur sein leur conférant plus de maintien et traversés par les câbles. Quelque peu à la manière de Michael Sundin dans Oz, un monde extraordinaire, Anthony Asbury qui animait de l’intérieur la mâchoire d’Audrey II se trouvait dans une position assez inconfortable. Richard Conway, un homonyme, effectua quant à lui un travail consistant pour concevoir nombre de maquettes miniatures de bâtiments pour montrer durant une dizaine de minutes la descendance de la plante envahir et ravager le monde après avoir tué le couple vedette, une fin qui s'avéra trop sombre et en contradiction avec le ton plus léger de l'œuvre pour être conservée après le retour négatif suite à des projections tests dans trois villes différentes. 

Lyle Conway au fond, second à partir de la droite, supervise l'animation par les marionnettistes du colossal végétal lors d'une scène d'interaction avec l'actrice principale.


          Premières désillusions

        Lyle Conway devait superviser le travail des différentes équipes sur le remake de The Blob. Son travail ayant déçu, il dut quitter le tournage, bientôt suivi du responsable des miniatures, Greg Jein. La production avait en réalité modifié le planning de tournage des effets spéciaux, escamotant la phase prévue de postproduction, et on lui commandait parfois un trucage le matin pour l’après-midi, alors que chaque type de scène requérait des effets spéciaux spécifiques. Très méticuleux, Lyle Conway se sentait extrêmement frustré de ne pouvoir procéder à des expérimentations et essais avant le tournage, d’autant plus que le réalisateur Chuck Russell ne venait pas superviser les plans.

        Le sculpteur avait réalisé en caoutchouc la créature informe dénommée Blob pour les plans dans lesquels celui-là demeurait à peu près immobile. Pour les autres, il l’avait conçue comme un édredon, une sorte de toile de soie remplie de poches pas plus grandes qu’un ravioli, dans lesquelles on injectait une substance visqueuse alimentaire, de la méthylcellulose qui traversait la soie et la rendait invisible, un processus d’injection qui avait cependant l’inconvénient de nécessiter beaucoup de temps. La composition du méthylcellulose comportant beaucoup d’eau, il n’était pas aisé pour les marionnettistes de déplacer de différentes manières cette création pour donner l’impression d’une masse fluide étant donné qu’elle pesait un certain poids et n’était pourvue d’aucun dispositif mécanique, à l’exception de celui d’un tentacule pour certains plans, puisqu'il avait finalement été opté pour des systèmes hydrauliques. De plus, elle laissait des traces d’humidité, amenant à nettoyer le décor entre chaque prise. 

La monstruosité informe au centre du remake de The Blob, initialement conçue par Lyle Conway.

La structure en "édredon" finalement agencée par Lyle Conway, utilisée après son départ - préparation de la scène dans les égouts à l'issue de laquelle un jeune garçon trouvera une mort effroyable, étant digéré vivant grâce aux maquillages de Tony Gardner.

        Le départ précipité de Lyle Conway amena le responsable des effets spéciaux de maquillage Tony Gardner à se charger lui-même de la scène dans laquelle le jeune étudiant sportif qui a emmené dans un centre de soins la première victime de la créature se trouve être sa proie suivante ; lorsque sa petite amie jouée par Shawnee Smith le découvre, il est déjà englouti dans la masse gélatineuse et en lui tendant les mains, elle ne peut retenir qu’un bras de l’infortuné qui disparaît complètement dans le prédateur glouton à l’issue de cette séquence particulièrement horrifiante. C’est en revanche Lyle Conway qui s’était chargé d’une autre scène spectaculaire et choquante dans laquelle un employé qui tente de déboucher un évier est aspiré par le monstre tête la première et finit par disparaître entièrement dans la canalisation.

Le monstre informe surgit d'un évier telle une main gélatineuse, liquéfiant en quelques instants sa victime jusqu'à bientôt la faire disparaître dans les canalisations sous le regard horrifié de sa patrone.


          Une carrière écourtée pour une raison tristement banale

        En 1998, le célèbre maquilleur Rob Bottin, avec lequel il partageait un souci de discrétion sur sa vie personnelle, fit appel à ses talents pour Un cri dans l’océan (Deep Rising) afin qu’il peigne la texture réaliste des tentacules d’un monstre marin. Malheureusement, le réalisateur Stephen Sommers, qui n’avait déjà pas prévu de faire construire une version complète de la créature même en version miniature (comme pour les plans sous-marins de Loch Ness en dépit d’une superbe animatronique) perdit patience en découvrant la minutie avec laquelle l’équipe se consacrait à sa mission. Il décida finalement que les tentacules eux-mêmes seraient conçus par infographie pour gagner du temps. Rob Bottin, laconique, lui répondit que ce serait finalement plus cohérent que tout soit exécuté virtuellement et il abandonna la production, entraînant avec lui le départ de ses collaborateurs dont Lyle Conway. Cet épisode lamentable est très significatif de l’irrespect du nouvel Hollywood pour ses plus grands artisans qui œuvraient à la suspension de l’incrédulité - le lecteur se souvient sans doute comment les producteurs ont remplacé les effets spéciaux concrets agencés par l’équipe d’Alec Willis et de Tom Woodruff sur le préquel de The Thing contre la volonté du réalisateur lui-même et que les monstres de Prometheus ont aussi été retouchés virtuellement.

       La même année, Lyle Conway apparut à l’écran dans le film de vampire Blade, incarnant le personnage de Reichardt, le chef d’une bande de vampires. On rapporte qu’en 2004, le réalisateur Sam Raimi lui aurait demandé d’effectuer des expérimentations dans la perspective de créer des bras mécaniques tentaculaires pour le personnage de Dr. Octopus dans Spiderman 2 avant que l’atelier Edge FX de Steve Johnson soit engagé pour réaliser l’artefact. En 2009, Lyle Conway retrouva une dernière fois l’atelier de Jim Henson pour participer à la confection des têtes mécaniques des créatures de l’adaptation du conte pour enfants Max et les Maximonstres (Where the Wild Things are).

Une implication inattendue au cinéma pour Lyle Conway, celui du chef des vampires dans le film Blade.

   Lyle Conway fait partie de ces génies des effets spéciaux qui, sans avoir nécessairement obtenu la reconnaissance du public, se comptaient parmi les magiciens du cinéma et avaient acquis un grand respect au sein de leur milieu ; comme nombre d’autres grands noms tels Rob Bottin et Rick Baker, il a été poussé à une retraite forcée par les producteurs et des réalisateurs préférant la facilité des trucages infographiques. Parmi ses collaborateurs, Neal Scanlan a mené une belle carrière ; avec Nick Dudman qui s’est chargé des effets spéciaux mécaniques de la saga d’Harry Potter et Neill Gorton qui se consacre à la série Dr Who, il est actuellement un des grands noms en activité des effets spéciaux britanniques et a notamment apporté sa contribution aux nouvelles moutures de La guerre des étoiles (Star Wars) ainsi qu’à Prometheus. Les passionnés de cinéma fantastique devraient se souvenir de l’investissement passionné de Lyle Conway pour faire croire à l’impossible les spectateurs des salles obscures, et c’est tout naturellement que le présent site se devait d’honorer sa mémoire.

Lyle Conway, encore un grand nom des effets spéciaux concrets qui nous quitte.


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dimanche 18 mai 2025

IL TIRAIT LES FICELLES DES MAÎTRES DU MONDE

 

    Alors que l’infographie commençait à supplanter les véritables effets spéciaux, il avait agencé certains des derniers extraterrestres originaux concrets encore proposés sur grand écran pour Les maîtres du monde (Robert Heinlein’s Puppet Masters), un film qui était parfois resté longtemps en salles et qui était presque entièrement préservé des trucages virtuels. Bien que son nom demeure sans doute inconnu d’un très grand nombre de spectateurs, Greg Cannom, dont on savait qu’il était gravement malade, vient de s’éteindre le 9 mai 2025 à l’âge de 73 ans, comme annoncé par son collègue Rick Baker. Il était devenu une véritable sommité dans le métier et il mérite tout naturellement qu’on évoque sa carrière afin de lui rendre hommage sur ce site notamment dévolu aux concepteurs de créatures.


    Une impressionnante progression dans le métier

    Greg Cannom a découvert les maquillages spéciaux au travers de la revue "Famous Monsters" créée par Forrest J. Ackerman. Il était particulièrement admiratif de Jack Pierce, créateur du maquillage porté par Boris Karloff dans Frankenstein, de William B. Tuttle et des maquillages que celui-ci avait conçus pour les Morlocks de La Machine à explorer le temps (The Time Machine) ainsi que pour les différentes incarnations de Tony Randall dans Le cirque du Dr Lao (The Seven Faces of Dr Lao), de même que de John Chambers pour la transformation en mutant du futur au crâne hypertrophié de l’acteur David McCallum pour l’épisode L’Homme au sixième doigt (The Sixth Finger) de la série originelle Au-delà du réel (The Outer Limits) – il eut d’ailleurs la possibilité de visiter le second et de voir l’Oscar qui lui avait été attribué pour les maquillages de La planète des singes (Planet of the Apes), la deuxième distinction jamais décernée pour cette catégorie quatre ans après Le cirque du Dr Lao précité.

John Chambers tenant l'Oscar obtenu pour les maquillages des acteurs en nos parents velus de l'Avenir dans La planète des singes (Planet of Apes), un des modèles des aspirants maquilleurs de la fin des années 1970.

    Le jeune passionné a commencé par apprendre par lui-même le maquillage au département théâtre du Cypress College de Buena Park en Californie en 1971, concevant des vieillissements et des prothèses, pour créer notamment le personnage d’Einstein et pour changer un acteur en Barbara Streisand. Ayant pu obtenir le numéro de téléphone de Rick Baker, il s’est permis d’appeler celui qui a également été le mentor de son collègue Rob Bottin. Le maquilleur le reçut et à la vue de son portfolio, il l’engagea peu après sur le film Fury de Brian de Palma. Il l’assiste ensuite sur la création de la famille de Wookies velus et revêtit un des costumes pour le téléfilm Au temps de la guerre des étoiles (Star Wars Holiday Special), ainsi que sur l’effrayante liquéfaction progressive de l’astronaute du Monstre qui vient de l’espace (The Incredible Melting Man) dont le réalisateur est récemment décédé (comme évoqué dans l’article de novembre 2024) de même que sur Le monstre est toujours vivant (It’s alive II) de Larry Cohen dans lequel il est amené à endosser à l’instar de l’épouse de Rick Baker le masque du bébé monstrueux pour des gros plans.

Han Solo (Harrison Ford) rencontre la famille de Chewbacca dans Au temps de la guerre des étoiles (Star Wars Holiday Special), une participation à la création des costumes en coopération avec Stan Winston et Rick Baker.

    En 1981, il assiste Rick Baker pour la création du masque du chasseur de Terreur extraterrestre (Without Warning) réalisé en 1980 par Greydon Clark, mais le maquilleur réputé fait retirer son nom du générique après que son concept a été modifié, et son collaborateur se charge aussi des maquillages horrifiques du film – les parasites volants étant quant à eux agencés par le technicien John Quinlivan III. Suite à une infection sévère à la gorge, il doit renoncer à assister Dick Smith sur les effets de Scanners de David Cronenberg, ce qui ne l’empêchera pas d’obtenir ses conseils au vu de son travail sur La sentinelle des maudits (The Sentinel) pour réaliser un effet d’œil fendu sur le film Blind Date.

Le chasseur de Terreur extraterrestre (Without Warning) venu sur Terre chasser les humains en s'aidant d'une bien étrange fauconnerie, de petits organismes sous forme de disques volants tentaculaires créés par un talentueux accessoiriste.    


Un des parasites volants que Greg Cannom devait lancer sur le tournage avant de créer les maquillages des victimes.

Recréation pour le plaisir de la tête du chasseur d'outre espace, précurseur du Predator, dans Terreur extraterrestre (Without Warning), autour de ses créateurs, les maquilleurs Rick Baker, Ve Neill et Greg Cannom (de gauche à droite).

    Il œuvre de nouveau au côté de Rick Baker sur la comédie La femme qui rétrécit (The Incredible Shrinking Woman) puis ultérieurement sur le clip Thriller de Michael Jackson, interprétant lui-même un des morts vivants. En 1981 toujours, il travaille durant neuf mois sous l’autorité du maquilleur en pleine ascension Rob Bottin, en contribuant à la création des loups-garous de Hurlements (The Howling), plus particulièrement à l’application de poches gonflables pour concrétiser la déformation de visages exprimant la métamorphose lycanthropique. Sur L'Epée sauvage (The Sword and the Sorcerer), le premier film dont il a la responsabilité principale des effets spéciaux, il se charge de maquillages présentant les stigmates de la peste sur des visages victimes d’une malédiction ainsi que de la transformation d’un homme en démon.



Greg Cannom maquille le personnage d'Eddie Quist interprété par l'acteur Robert Picardo dans Hurlements (The Howling) ; en dessous, il est préparé pour incarner un loup-garou en pleine transformation, le visage teint en noir pour rendre invisible le raccord avec les prothèse et le torse pourvu de poches gonflables dans la grande tradition de Dick Smith et de Joe Blasco (Frissons/Shivers), permettant de figurer le début de la métamorphose corporelle.

Un jeune Greg Cannom devant le poster de L'Epée sauvage


Le visage démoniaque du démon de L'Epée sauvage (The Sword and the Sorcerer) interprété par le monumental acteur Richard Moll et au dessous, un effet réminiscent de son travail sur Hurlements (The Howling), dans le même film.

    Greg Cannom semble avoir exprimé quelque regret que son supérieur Rob Bottin aspirant à la reconnaissance l’ait laissé dans l’ombre quant aux qualités dont il avait fait preuve sur Hurlements, mais il est vrai qu’on retient toujours principalement le responsable principal d’un travail, et il n’eut pas longtemps à attendre avant de se voir créditer d’une certaine notoriété. Il assiste Rick Baker sur la création des singes de Greystoke et, sous la direction de Craig Reardon qui a fait appel à lui pour une séquence, crée à l'occasion d'une scène onirique la transformation de la tête du héros interprété par Dennis Quaid qui s'ouvre en deux pour révéler celle d’un cauchemardesque cobra humanoïde pour Dreamscape


Greg Cannom en train de sculpter un double de l'acteur Dennis Quaid pour Dreamscape.

La tête s'ouvrant en deux dans le combat final de Dreamscape au sein du monde des songes dans lequel une expérience scientifique permet de s'introduire, révélant une masse sombre et spongieuse.

Les producteurs qui se sont d'après Greg Cannom montrés très désagréables avec lui n'ont pas du tout apprécié son idée de masse mystérieuse lovée dans le crâne et ont exigé, avec il est vrai davantage de cohérence avec le film, que le maquilleur sculpte à la place une tête complète de cobra humanoïde surmontant un long cou surgissant à la place du visage du héros pour terrifier son adversaire.

    Sur Cocoon de Ron Howard, dont le concepteur visuel est le brillant Ralph McQuarrie (voir hommage d'avril 2012) et Rick Baker est consultant - les producteurs auraient souhaité l'engager à temps plein et ne cachèrent pas leur déception de devoir engager Greg Cannom à la place, il est chargé de conférer leur véritable apparence aux extraterrestres humanoïdes enveloppés d’un halo lumineux venus récupérer le corps de congénères en état de dormance dans une coque immergée, dirigés par leur chef interprété par Brian Dennehy (Rambo/First Blood). Il a notamment sous sa supervision Tony Gardner, Kevin Yagher et Alec Gillis, qui créeront chacun leur propre compagnie, ce dernier en s’associant à Tom Woodruff pour former Amalgamated Dynamics (ADI). Pour la suite Cocoon II, il aura d’autres talents dans son équipe comme John Vulich qui créera aussi sa société, Optic Nerve (voir hommage d'octobre 2016), son spécialiste attitré des effets mécaniques Larry Odien, la maquilleuse Ve Neill et le sculpteur James Kagel, mais en raison d’un budget plus réduit, le résultat des effets spéciaux au travers des trucages visuels est généralement considéré comme moins convaincant que dans le premier opus. Il crée également les lentilles de contact, celles-là étant à l'époque assimilées à des prothèses.


Greg Cannom créant les extraterrestres humanoïdes de Cocoon.

Un des visiteurs sous sa véritable apparence et son déguisement en jeune fille (auquel l'actrice Tahnee Welch prête ses traits) qui fait tourner la tête du héros joué par Steve Gutenberg, ignorant de sa véritable identité.

Cocoon donne l’occasion comme souvent dans la carrière de Greg Cannom de contribuer à un vieillissement d’un personnage, sauf qu’il s’agit cette fois d’un genre de marionnette, des retraités s’étant baignés clandestinement pour se ressourcer dans la piscine où sont secrètement stockés les cocons des Atlantes ayant épuisé le principe vital de l’eau et causé la dégénérescence des êtres en animation suspendue. La séquence est particulièrement émouvante alors qu'on assiste aux derniers instants d'un extraterrestre mourant au corps desséché, victime de l'invasion de la piscine par la foule des pensionnaires de la maison de retraite voisine.

    On retrouve ensuite le maquilleur au générique de nombre de films d’épouvante, même s’il admet ne pas être lui-même passionné par les maquillages sanglants – ce qui ne l’a pas empêché au début de sa carrière de visiter une morgue pour s’assurer du réalisme de son travail. Se succèdent ainsi les vampires de Vamp, Génération perdue (The Lost Boys), Vampire, vous avez dit vampire 2 (Fright Night Part 2) avec John Vulich, Bart Mixon et Brian Wade, Blade, ainsi que des maquillages pour Les Griffes de la nuit 3 : les guerriers du rêve (Nightmare on Elm Street Part 3), L’Exorciste 3 : Legion (The Exorcist Part 3), Highlander 2, Alien 3, la série Les contes de la crypte (Tales from the Crypt) ou encore Star Trek VI. Il arrive cependant qu’il ne soit pas crédité au générique comme en 1990 pour L’expérience interdite (Flatliners) et Dick Tracy avec sa galerie de malfrats patibulaires et grotesques.


Greg Cannom a créé l'apparence lycanthropique du personnage de Louie dans Vampire, vous avez dit vampire ? 2 (Fright Night Part 2).


Le maquilleur prépare une scène particulièrement horrifiante du film Les Griffes de la nuit 3 : les guerriers du rêve (Nightmare on Elm Street Part 3) au cours de laquelle le Croquemitaine dénommé Freddy arrache les veines d'un adolescent qu'il utilise comme les fils d'une marionnette.


L’époque de la consécration

    En 1991, il revient dans la lumière avec les maquillages de Hook, adaptation de Peter Pan par Steven Spielberg pour laquelle il vieillit Maggie Smith pour lui faire incarner Wendy en grand-mère - récemment disparue, qui lui vaut pour la première fois de se voir proposer aux Oscars. L’année suivante, il obtient une grande visibilité avec les maquillages de l’adaptation du roman Dracula de Bram Stoker. Contrairement à nombre de ses homologues actuels qui s’appuient sur le virtuel, le producteur et réalisateur Francis Ford Coppola, ainsi que la directrice artistique chargée des costumes, ont fait totalement confiance au maquilleur, lui laissant imaginer le maquillage du vieux comte vampirique interprété par Gary Oldman ainsi que ses incarnations monstrueuses en loup-garou et chauve-souris géante. Le résultat est spectaculaire, en particulier le chiroptère glabre qui se dresse devant ses adversaires en déployant ses ailes membraneuses. Il s’applique à créer un maquillage translucide pour l’apparence du vieillard démoniaque.


Gary Oldman est recouvert de couches de silicone afin de lui conférer l'apparence d'un Comte vampirique très âgé pour le Dracula de Coppola, sous la supervision très attentive du concepteur du maquillage, Greg Cannom (à droite).

Le Comte Dracula dans une de ses monstrueuses transformations bestiale destinée à effrayer les chasseurs de vampires conduit par Van Helsing qu'interprète Anthony Hopkins., 

Greg Cannom est fier de poser à côté de la tête de l'incarnation de Dracula en chauve-souris humanoïde, sa contribution au film de Coppola qui lui a valu le premier de ses quatre Oscars pour le meilleur maquillage.

    Greg Cannom maquille Mel Gibson pour L’homme sans visage (The Man without a Face), un homme qu'un accident qui l'a laissé défiguré a rendu solitaire, ainsi que pour Forever Young, fiction émouvante sur un militaire à qui on a volé sa vie dans le cadre d’une expérience et qui se réveille des décennies plus tard dans son caisson cryogénique, se mettant à vieillir en accéléré alors qu’il retrouve sa fiancée de l’époque devenue au fil du temps une femme très âgée, sur fond d’une musique lyrique de Jerry Goldsmith. Il conçoit aussi le maquillage porté par Jack Nicholson pour incarner le célèbre syndicaliste Jimmy Hoffa pour le film consacré au personnage.


Un vieillissement très réaliste pour Mel Gibson dans Forever Young, prélude à un épilogue particulièrement touchant. 

    En concurrence avec d’autres studios comme XFX de Steve Johnson, c’est celui de Greg Cannom, Cannom Creations, qui au vu de son projet est retenu par la compagnie Walt Disney pour la production d’une adaptation officielle d’un roman allégorique de la Guerre froide et de la menace communiste, Marionnettes humaines (Puppet Masters) de Robert Heinlein – une première version modeste dans laquelle apparaissait Leonard Nimoy avait été réalisée illégalement en 1956 par Bruno VeSota, un proche de Roger Corman, The Brain Eaters. Si le studio décide par mesure d’économie de se passer de décors futuristes pour situer l’intrigue dans un cadre contemporain – et de bannir la nudité générale de la fin du roman destinée à démasquer l’infiltration par les envahisseurs contrôlant l’esprit, la création des parasites fait l’objet d’une attention toute particulière. Différents concepts tournant autour d’animaux aplatis à l’allure de raies sont élaborés et combinés, aboutissant à des créatures très organiques créées à partir de silicone, radiocommandées et animées par câbles, pourvues de mécanismes conçus par son collaborateur régulier Larry Odien. On dispose de peu de photos de la création de ces formes de vie extraterrestres très réussies ; ayant questionné à ce sujet Greg Cannom il y a quelques années, celui-ci m’avait répondu qu’elles avaient été volées – ce qui comme rapporté dans l’hommage à Carlo Rambaldi avait aussi été le cas d’après son fils pour ses concepts alternatifs de la créature de Possession.



Les maîtres du monde (Robert Heinlein's Puppet Masters) de Stuart Orme et ses parasites extraterrestre contrôlant l'esprit des humains à fin d'envahit la Terre, tels que les a créés le studio Cannom Creations ; en haut, le modèle du prototype final, en dessous, un technicien applique un parasite sur le dos d'un acteur jouant un personnage infecté dont la nuque duquel est investi par les vrilles de l('envahisseur, et en dessous, le héros joué par Eric Thal qui découvre un des organismes étrangers collé à une vitre dans une scène d'ouverture étonnante.

    Son expérience des vieillissements – outre le masque de vieille femme porté par Robin Williams dans Mrs Doubtfire, il a notamment vieilli Kate Winslett pour incarner Rose dans l’épilogue de Titanic, lui vaut de concevoir et d’appliquer les maquillages requis par L’incroyable histoire de Benjamin Button (Strange Case of Benjamin Button) dans lequel le personnage interprété par Brad Pitt naît avec un visage de vieillard et rajeunit ensuite toute sa vie jusqu’au stade de bébé. Il a par ailleurs aussi contribué au film The Mask prêtant des traits sardoniques à un Jim Carrey possédé, mais il a la déconvenue de voir nombre de ses maquillages remplacés par des trucages numériques, et à La passion du Christ (The Passion of the Christ) en 2004 sur lequel il est de nouveau amené à travailler avec Mel Gibson qui se trouve cette fois au poste de réalisateur.

    Un des maquillages les plus saisissants et malaisants réalisés par Greg Cannom est celui de l’antagoniste défiguré du tueur en série personnifié par Anthony Hopkins et duquel il veut se venger dans Hannibal, suite du Silence des agneaux (Silence of the Lambs). Grâce à une pince à paupière, Greg Cannom parvient en complément à lui conférer des yeux vitreux grands ouverts, touche morbide supplémentaire achevant de rendre ce maquillage particulièrement dérangeant à l’instar du film dans son ensemble, qui est à déconseiller aux publics sensibles. Avec sa société Cannom Creations, il réalise sous la supervision de Vincent Guastini les maquillages spéciaux de l'adaptation du roman de Stephen King La peau sur les os (Thinner).

    Avec son collègue Wesley Wofford, Greg Cannom avait perfectionné l’utilisation de la silicone pour les maquillages, obtenant un prix d’innovation en 2025. Il avait mis au point un procédé de superposition de différentes couches de silicone sur le visage, permettant avec une coloration appropriée d’obtenir les tons les plus naturels. Il a utilisé cette technique pour transformer Robin Williams en robot humanoïde doré pour L'Homme bicentenaire (Bicentennial Man), pour L’incroyable histoire de Benjamin Button et il l’a encore perfectionnée pour permettre à l’acteur Christian Bale d’incarner avec un grand réalisme l’homme politique Dick Cheney coresponsable de l’invasion américaine de l’Irak dans Vice (titre à la double signification, au premier degré pour vice-président).

    


Après avoir changé en vieille femme l'acteur Robin Williams afin de permettre à son personnage de pouvoir rester en contact avec ses enfants dont la séparation avec sa compagne le prive dans la célèbre comédie Mrs Doubtfire, Greg Cannom le transforme de nouveau pour le film de science-fiction L'homme bicentenaire (Bicentennial Man).

L'acteur Christian Bale changé en un très ressemblant Dick Cheney.

Une triste fin accompagnée d’un véritable élan de solidarité

    Le jeune maquilleur prodige est donc devenu un professionnel très reconnu avec l’obtention de quatre Oscars pour Dracula, Mrs Doubtfire, L’incroyable histoire de Benjamin Button et Vice, ainsi qu’une récompense en 2019 pour l’ensemble de sa carrière par la Guilde des maquilleurs et perruquiers, et l’estime de l’ensemble de la profession. Malheureusement, la fin de son existence fut gâchée par d’innombrables problèmes de santé. Souffrant du diabète et de complications rénales et cardiaques, il avait aussi une vue très dégradée et une infection par des staphylocoques a nécessité l’amputation partielle d’une jambe. De plus, en dépit de sa brillante réussite, l’artiste était devenu impécunieux, incapable de disposer des sommes nécessitées par ses soins. Attristés par sa tragédie, nombre de ses collègues se sont mobilisés pour lui venir en aide en 2023 au travers d’une collecte organisée sur le site GoFundMe, répercutée par le magazine "Variety" et ont recueilli plus de 100 000 dollars, au-delà de la somme espérée de 75 000. Le maquilleur espérait qu’à l’issue des opérations, il pourrait intégrer la maison de retraite des artistes nécessiteux d’Hollywood. Dans ces terribles épreuves, Greg Cannom a au moins pu constater qu’il n’était pas oublié et que toute la profession s’était unie autour de lui. Ses nombreuses contributions au cinéma demeureront.



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Ajout : disparition de deux acteurs

        Ajoutons quelques lignes pour signaler la disparition durant son sommeil le 20 mai 2025 de l’acteur américain George Wendt à l’âge de 76 ans d’une crise cardiaque et de diverses complications, qui avait joué dans des séries populaires et figuré dans diverses émissions, et était suffisamment reconnu pour que ses apparitions récurrentes dans le rôle de Norm avec un comparse, John Ratzenberger dans le rôle de Cliff, dans un bar de la série comique Cheers, valent au duo d’être reproduit au travers de personnages robotisés imitant leur allure dans les bars d’aéroport par la compagnie Host international, ce qui entraîna une action en justice de l’acteur, remportée en seconde instance – on peut relever pour l'anecdote qu'à l'instar de l'inspecteur Columbo dans la série éponyme, on ne voit jamais la femme du personnage, Vera, mais qu'on l'entend parfois en voix off, laquelle est celle de sa véritable épouse, l’actrice Bernadette Birkett.

Automate censé être à l'effigie de George Wendt et de son confrère dans un bar d'Host international.

        George Wendt devait apparaître dans le rôle d’un étudiant dans le film Quelque part dans le temps (Somewhere in Time), évoqué dans la publication précédente à propos de la disparition du réalisateur Jeannot Zwarc à la suite de l’hommage à David Lynch, mais la scène avait été coupée. On le vit dans d’autres films fantastiques, notamment comme écrivain dans Dreamscape et responsable d'un programme de cryogénie ayant sacrifié la vie d'un sujet se prêtant à l'expérience dans Forever Young (deux films évoqués ci-dessus dans l’hommage à Greg Cannom), mais son rôle le plus marquant en la matière est probablement celui d’Harold Golton, le débonnaire voisin dans le film horrifico-comique House de Steve Miner, appelé à prêter main-forte à un écrivain hanté par la guerre du Vietnam ainsi que par la disparition inexplicable de son jeune fils, Roger Cobb (William Katt) et dont la demeure fait l’objet de manifestations surnaturelles monstrueuses. 

George Wendt dans le rôle du romancier Charle Prince qui révèle au héros de Dreamscape joué par Dennis Quaid que le projet secret d'une instance gouvernementale permettant de visualiser les rêves va être utilisé par un agent gouvernemental, Bob Blair (Christopher Plummer) pour assassiner le président des États-Unis (Eddie Albert) dont il craint la politique de désarment.




C'est à une drôle de pêche qu'est convié le voisin bienveillant de House de Steve Miner, interprété par George Wendt, et il ne s'agit même pas de l'espadon naturalisé dans le salon qui s'agite soudainement, mais d'une monstruosité constituée de visages de victimes de la Guerre du Vietnam, le Démon de la guerre, créé par le maquilleur James Cummins (voir hommage de décembre 2010).

        Pour le téléspectateur français, George Wendt avait aussi été la vedette d’un épisode de la série policière ColumboUne étrange association, dans lequel son personnage assassine son frère, joué par Jeff Yagher (un des interprètes de la seconde saison de la série V, et comme l’indique sa ressemblance, frère du célèbre maquilleur Kevin Yagher) qui dilapidait sa fortune dans des paris hippiques – l’épisode est mémorable dans la mesure où le policier semble s’affranchir des règles déontologiques, extorquant les aveux du coupable en faisant mine de ne pas s’opposer à son exécution par un chef maffieux joué par Rod Steiger, lequel est décidé à venger la mort de son associé, créancier du parieur qui a été également abattu en venant réclamer son argent.

Graham McVeigh (à gauche) ne supporte plus que son frère Teddy (Jeff Yagher) dilapide l'argent au point de mettre en danger leur ferme et élabore un plan radical pour mettre un terme à la situation dans l'épisode Une étrange association (Strange Bedfellows) de la série Columbo.


Le froid assassin se fait piéger, se retrouvant à la merci des proches du créancier de son frère qu'il a été aussi été amené à éliminer.

Le lieutenant Columbo n'a pas hésité à s'allier avec un maffieux pour extorquer les aveux de l'assassin - quoique son obtention du mandat de perquisition lui aurait permis plus simplement de fouiller la propriété de Graham McVeigh et de trouver l'arme du crime dissimulée sous les galets au pied de la fontaine. L'inquiétant personnage est joué par Rod Steiger (Ponce Pilate dans le Jésus de Nazareth de Zeffirelli, personnage tatoué de L'Homme illustré (The illustrated Man) d'après Ray Bardbury, prêtre victime de Satan dans Amityville la maison du diable ou encore cruel expérimentateur cynique et faussement paternaliste dans Kindred (The Kindred) préfigurant Marlon Brando dans le second remake du Docteur Moreau (Island of Dr Moreau). L'épisode de Columbo est brillamment exécuté par ses interprètes qui ont quasiment tous joué dans des films fantastiques - on peut y ajouter plus anecdotiquement le barman joué par Don Calfa, inoubliable protagoniste du Retour des morts-vivants (The Return of the Living Dead) et inquiétant personnage extraterrestre à l'aspect faussement humain dans Necronomicon).

        Autre visage que le public pouvait reconnaître sans toujours identifier l’acteur, Harris Bart Goldberg, d'après le patronyme du père adoptif de cet orphelin, et qui était connu sous l'identité d'artiste d'Harris Yulin est décédé le 10 juin 2025 à l’âge de 87 ans. Après un an d'engagement dans l'armée américaine puis avoir vécu en Israël à Tel-Aviv, il retourne aux Etats-Unis où le professeur d'art dramatique et acteur Jeff Corey, ami de son père dentiste, l'oriente vers l'art théâtral. Il s’est tout au long de sa carrière partagé entre le théâtre, la télévision et le cinéma. Il avait interprété aussi bien un policier corrompu dans Scarface que le directeur de la galerie d’art de la comédie Bean, le film le plus catastrophe et avait incarné le célèbre hors-la-loi du Far West Jesse James dans la production télévisée La dernière chevauchée des Dalton (The Last Ride of the Dalton Gang) en 1979. En matière de comédie fantastique, il avait prêté ses traits sévères au juge de S.O.S. Fantômes 2 (Ghostbusters 2) et joué un savant dans Ma femme, mes doubles et moi (Multiplicity), film dans lequel le personnage crée des copies de lui-même pour leur déléguer les tâches fastidieuses. 

Harris Yulin dans le rôle du sévère juge Stephen Wexler dans S.O.S. Fantômes 2 (Ghostbusters 2) condamne l'équipe d'intervention contre les phénomènes surnaturels, inflieant lourde amende, peine de prison ferme et regrette l'abolition du bûcher pour les charlatans.


Les spectres des deux frères Scolari exécutés sur la chaise électrique se manifestent soudain dans la Cour de justice, réinjectant du surnaturel à la procédure.


Le Juge Wexler est sidéré par l'irruption des deux ectoplasmes et se trouve sans répartie devant un Docteur Stantz (Dan Aykryod) revanchard.

        Il interprétait aussi le Docteur Mercer persuadé de l’existence d’une espèce inconnue dans Loch Ness. Il était apparu dans diverses séries télévisées de La petite maison dans la prairie (Little House on the Prairieà Dynasty, y compris fantastiques à l’occasion du 19ème épisode de la première saison de Star Trek Deep Space Nine, Duel (Duet), avait joué un cardinal dans un épisode parodique d’Aux frontières du réel (The X-Files), Hollywood, et dans la série Buffy contre les vampires (Buffy the Vampire Slayer), il avait incarné à l’occasion de trois épisodes le personnage de Quentin Travers, dirigeant le conseil des Observateurs, des parapsychologues en lutte contre les manifestations démoniaques, s’attachant à conseiller le personnage éponyme, "L’élue" (Sarah Michelle Gellar), chargée de traquer les vampires.

Le Docteur Mercer envoie son collègue le Docteur Dempsey (Ted Danson) enquêter sur la créature mystérieuse du Loch Ness en remplacement de son collègue décédé accidentellement, un ordre auquel l'intéressé sceptique se plie sans enthousiasme.

Le Docteur Dempsey parvient finalement à obtenir des photos de l'animal mythique, suscitant l'enthousiasme du Docteur Mercer et de son assistant Adrian Foote (James Frain).

Le gardien du Loch (Ian Holm, voir hommage d'août 2020), tout en suppliant le Docteur Dempsey de ne pas divulguer l'existence de la créature afin de préserver sa quiétude, parvient à substituer aux précieuses photos des dessins d'enfant, mais il semble l'avoir finalement convaincu puisque le zoologiste décide de revenir sur ses déclarations, trahissant son collègue, humilié devant la société zoologique de Londres - un dénouement rappelant celui du film The abominable Snowman consacré au Yéti, dont l'épilogue rappelait lui-même celui de la bande dessinée Tintin au Tibet, conservant le secret sur l'existence d'une espèce de grand primate dans l'Himalaya.

filmographie : http://www.lefilmdujour.fr/2025/06/harris-yulin-1937-2025.html