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mercredi 31 décembre 2025

PRESSE ET FAUSSE SCIENCE RACCOLEUSE

 QUAND L'HISTOIRE NATURELLE SE PIQUE DE FANTAISIE, 4ème partie


Dessin représentant un petit crieur de journaux montrant en 1835 un exemplaire du quotidien The Sun dont la Une spectaculaire affiche un curieux personnage, non pas un démon représenté par Hieronymus Bosch à la Renaissance, mais un être censé vivre sur notre satellite naturel.

        Pendant une longue période de l’Histoire, on s’est fort peu préoccupé de la vie sur d’autres planètes, d’abord parce que les récits très enjolivés de voyages dans les terres lointaines et sur les océans suffisaient à alimenter l’imaginaire en créatures étranges auxquelles le célèbre chirurgien Ambroise Paré accordait encore foi, et aussi par la suite parce que la religion chrétienne postulait que le Créateur n’avait conçu qu’une seule planète au bénéfice des êtres humains et l’Inquisition jugeait hérétiques ceux qui s’aventuraient à envisager qu’il pût exister d’autres mondes en raison du silence de la Bible sur le sujet, même dans la perspective de rendre grâce aux pouvoirs infinis de Dieu comme l’infortuné Gordiano Bruno qui paya de sa vie l’intransigeance de l’Église de l’époque.


Dessin d'un télescope géant de l'astronome William Herschel, père de John Herschel.

       Des cousins sur la Lune ?

        Lorsque la Terre commença à être cartographiée de manière plus complète avec l’adjonction du Nouveau Monde réduisant significativement la part d’Inconnu et qu’une vision plus rigoureuse se répandit dans le domaine des connaissances, des philosophes et des astronomes se mirent à envisager théoriquement une pluralité des mondes. Cependant, bien peu s’interrogeaient réellement sur l’aspect que pourraient revêtir ces créatures susceptibles de vivre sur d’autres planètes et la fiction abordait la question essentiellement sous l’angle de l’humour, des Aventures du Baron Munchhausen au conte satirique Micromégas de Voltaire et autres facéties de Cyrano de Bergerac sur les Sélénites. Les habitants supposés de la Lune étaient vus comme plus ou moins humains et il faudra pratiquement attendre le début du XXème siècle pour que des écrivains de science-fiction commencent à répandre la conception d’extraterrestres différant réellement des espèces s’étant développées sur notre planète en faisant enfin preuve d’imagination.

        Aussi, au XIXème siècle, les esprits étaient prompts à envisager la possibilité que des êtres plus ou moins semblables aux hommes puissent exister à la surface de notre satellite. En 1824, l'astronome munichois Franz von Paula Gruithisen publia "Découverte des nombreuses traces des habitants de la Lune, spécialement d'un de leurs monuments colossaux", détaillant notamment une supposée forteresse sélénite. Carl Frederich Gauss, célèbre mathématicien allemand et également directeur de l'observatoire de Göttingen, envisageait très sérieusement de disposer une centaine de miroirs de manière à correspondre avec les Lunaires.

        Lorsque le directeur d’un nouveau journal lancé à New-York, The Sun, se mit en quête d’articles susceptibles de faire sensation, un de ses collaborateurs proposa une série faisant écho à ces préoccupations. Du 26 au 31 août 1835, le quotidien publia les épisodes sous le titre « Découvertes dans la Lune, faîtes au Cap de Bonne-Espérance, par Herschell fils, astronome anglais », profitant de l’absence de l’intéressé qui se trouvait effectivement en Afrique australe durant cette période. L’article initial publié le 25 août annonçait que le savant avait perfectionné son télescope, permettant une vision plus nette pour observer le sol lunaire avec beaucoup plus de précision. Et en effet, dans les jours qui suivirent, le lecteur put lire que notre satellite abritait des lacs, était couvert de végétation et d’arbres et que des animaux comparables à ceux de la Terre y paissaient, de petites licornes et des bisons. Le 28 août, un équivalent de notre espèce fit son apparition, des hommes à ailes de chauve-souris dénommés Vespertilio homo, profitant de la moindre gravité de la Lune pour évoluer dans les airs et chasser les bisons avec leurs arcs. En dépit du scepticisme de certains lecteurs, les articles furent repris par d’autres journaux et traduits en plusieurs langues. D’aucuns envisagèrent même de financer une expédition vers l’astre pour étudier ses habitants et leur apporter la Bible.


Paysage lunaire tel que la presse et de prétendus astronomes l'ont décrit.


Représentation du peuplement supposé de notre satellite avec ses hommes volants, licornes, bisons unicornes ainsi que deux animaux encore plus semblables à des espèces terrestres. 


Retranscription détaillée de l'équivalent lunaire du genre humain.

        L’auteur de ce récit s’avéra être le journaliste Richard Adams Locke, qui souhaitait au travers de cette fiction se moquer des déclarations fantasques d’astronomes réputés sérieux comme les précités. Par la suite, la description de canaux sur Mars occasionnera aussi bien des spéculations avant que ceux-là ne soient imputés à de mauvaises conditions d’observation. En 1901, l’inventeur Nikola Tesla annonça à la presse avoir détecté deux ans plus tôt de possibles signaux provenant d’une autre planète ; la presse à sensation répercuta l’information en avançant qu’ils étaient émis depuis la planète Mars. Lui-même avait entrepris la construction d’une machine permettant l’envoi d’un message de la Terre à la Planète rouge. Cela a visiblement inspiré à l’humoriste Tristan Bernard une petite fable en 1920, Qu’est-ce qu’ils peuvent bien nous dire ?, qui suppose que les Martiens comprennent le français, mais l’échange tourne court lorsque les habitants de la Planète rouge répondent que c’est à ceux de Saturne qu’ils parlent.

               L'existence des fées et lutins reconnue par la science ?

        La perspective d’être humains ailés est revenue de manière encore plus étonnante si c’était possible par la supercherie de deux jeunes cousines Elsie Wright et Frances Griffiths ayant truqué à partir de 1917 des photographies pour faire accroire l'existence de fées à Cottingley dans le Yorkshire. Ce qui aurait pu n’être perçu que comme une manipulation enfantine a alimenté les discussions dans la presse. Si certains journaux exprimèrent sans réserve leur scepticisme comme le journal australien Truth dans son édition du 5 janvier 1921 qui n’y décela qu’une fantaisie d’enfant et l’écrivain Maurice Hewlett dans une série d’articles pour la revue littéraire John O’London Weekly, Conan Doyle, médecin et écrivain réputé pour sa création du personnage de détective à la logique imparable, Sherlock Holmes, à qui le magazine The Strand avait commandé un article pour son numéro de décembre 1920, s’enthousiasma pour ces preuves de la révélation de ces êtres extraordinaires, livrant un second texte à la même tonalité pour le périodique en mars 1921 avant de consacrer un ouvrage entier au sujet l’année suivante en y développant sa vision, The Coming of the Fairies.


Les photos des deux fillettes en compagnie de leurs amis imaginaires.


Le numéro de Noël du magazine populaire The Strand promet son quota de merveilleux, avec en chapeau l'annonce de fées photographiées, "un événement historique décrit par Arthur Conan Doyle".

        L’écrivain britannique s’y montre convaincu que les êtres figurés sur les photographies ont une réalité matérielle que les fillettes sont parvenues exceptionnellement à capter. Bien que passionné par le spiritisme suite à la disparition de proches, son fils ainsi que son frère cadet, à l’instar de Victor Hugo dont la fille et le gendre s’étaient noyés, Doyle les envisage moins comme des entités surnaturelles ou des projections médiumniques sous forme d’ectoplasme dans l’esprit de l’époque, que comme évoluant dans un univers physique un peu différent coexistant à côté du nôtre, dans une séquence vibratoire différente qui se soustrait la plupart du temps à nos sens – une hypothèse théorique évoquée dans la nouvelle de Rosny aîné Le monde des variants ainsi que dans celle d’Howard Phillips Lovecraft From Beyond, adaptée au cinéma sous le même titre (en version française, Aux portes de l’au-delà) par Stuart Gordon comme évoqué dans l’hommage consacré à ce dernier. Il considère que les elfes, voire les gnomes, représentent une sorte de chaînon manquant entre le papillon et l’homme dans une conception surréaliste du darwinisme qui évoque plutôt les écrits les plus fantaisistes du début du Moyen Âge parfois empreints d’alchimie, et se montre convaincu que la science va trouver des procédés techniques permettant d’en faire de vrais sujets d’études pour l’Histoire naturelle. Il explique l’absence d’ombre par leur constitution très éthérée qui renvoie peu de luminosité. Il ajoute qu’il se représente mal comment des enfants auraient les compétences pratiques requises pour truquer des photographies et réfute comme le théosophe Edward Gardner toutes les autres explications déniant la réalité de ces petits personnages qu’on dit avoir été observés en différents lieux jusqu’en Islande, alimentant les légendes comme celle du Petit Peuple que l’écrivain Arthur Machen convoque dans ses nouvelles d’inspiration celtique.


Montage montrant le célèbre auteur britannique entouré des photos des fées.


L'écrivain s'est montré si convaincu par les images présentées par les fillettes des fées qu'il n'a pas hésité à mettre à leur service sa notoriété en leur consacrant un ouvrage entier, "La venue des fées".

        Dans les années 1980, les deux cousines avouent finalement avoir truqué les photos, s’étonnant de la crédulité de beaucoup et précisent qu’elles s’étaient promises de garder le secret jusqu’à la disparition de Sir Arthur Conan Doyle afin de ne pas nuire à la réputation d’un homme aussi éminent. Il est d’ailleurs plaisant que les silhouettes découpées proviennent d'un livre pour enfants, Princess Mary's Gift Book, une anthologie de Claude Arthur Shepperson, dans lequel figurait une histoire de Conan Doyle lui-même, lequel aurait ainsi pu en feuilletant l’ouvrage remonter à la source de la mystification. Les cousines maintiennent cependant avoir réellement observé les fées et Frances Griffiths prétend qu’une des photos, connue comme la cinquième, est quant à elle bien authentique. En 1990, Joe Cooper a sortit un ouvrage d’enquête sur le sujet, The case of the Cottingley fairies, interrogeant les témoins toujours vivants et il en a déduit que l’affaire était effectivement un canular, sans occulter la persistance de quelques points obscurs, incluant la nature de la cinquième fameuse photo. On s’accorde à considérer que Conan Doyle s’est en cette affaire largement écarté de la rigueur attendue du médecin ainsi que du froid rationalisme analytique de son personnage iconique de détective, en se laissant séduire par l’attrait pour le Merveilleux. En 1997, deux films ont été produits sur le sujet, Le mystère des fées : une histoire vraie (Fairy Tale : A True Story) de Charles Sturridge à qui on doit aussi l’adaptation la plus complète des Voyages de Gulliver (Gulliver’s Travels) et Forever de Nick Willing qui s’en inspire plus indirectement.


Une exposition consacrée à l'imposture des fées à l'université britannique d'Huddersfield.


En complément, des pièces montrant des fossiles de fée ont même été présentées.

         L'attaque des pieuvres 

        Les épisodes des habitants de la Lune et des Fées de Cottingley n’ont pas pour autant amené la presse à renoncer à présenter comme réelles des fictions, jouant par la suite de l’inquiétude qui pouvait émaner d’êtres extraordinaires. Dans une nouvelle, The Raiders of the Seas, le célèbre écrivain britannique Herbert George Wells féru d’Histoire naturelle qui avait suivi les cours de Thomas Huxley, disciple de Darwin, imagine que des pieuvres de grande taille s’aventurent provisoirement hors de la mer et s’emparent de baigneuses pour les dévorer. Le récit, comme l’a révélé le cryptozoologue Michel Raynal, a par la suite donné lieu à une reprise dans le numéro du 16 décembre 1899 de Yachting Gazettele présentant comme authentique, il fut encore considéré comme tel par le navigateur Alain Grée dans le numéro de mars 1978 de Voiles et voiliers puis par Dominique Chartrain et le cryptozoologue Jean-Jacques Barloy dans le mensuel Océans d’octobre 1979. L’auteur de l’article initial dans Yachting Gazette n’avait pas occulté le récit de Wells mais par un audacieux retournement présentait celui-là comme ayant inspiré la fiction de l’écrivain britannique, et ce dernier avait lui-même initialement mêlé fiction et réalité dans son texte puisqu’il associait dans le corps de son histoire un épisode véritable relatant la récolte le 18 juillet 1895 au large des Açores par l'expédition océanographique du Prince Albert 1er de Monaco de spécimens de  céphalopodes géants régurgités dans son agonie par un malheureux cachalot qui avait été harponné par une équipe de baleiniers portugais.


Une illustration accompagnant la nouvelle d'Herbert George Wells Les pirates de la mer (The Sea Raiders) montrant l'invasion de la grève par des pieuvres conquérantes - figurées avec une bouche qui s'apparente plus à celle d'un poisson, fiction promise à l'époque à une certaine postérité.

        Depuis le Kraken mythique, la peur irraisonnée que suscitent les céphalopodes géants n’a pas cessé d’alimenter les imaginations ; en 2016, le sculpteur Joseph Reginella a érigé au Sud de l’Île de Manhattan un monument en hommage aux passagers d’un paquebot, victimes imaginaires de l’attaque d’une pieuvre colossale, en plus d’un site internet, de faux articles dans la presse, et de la présence prétendue dans le centre culturel du port de fragments d’épaves portant des marques de ventouses géantes, l’ignorance de la tragédie alléguée étant justifiée par l’assassinat du Président John F. Kennedy le même jour. Par ailleurs, l’écrivain Lyle Zapato a propagé en 1998 sur internet la fausse rumeur d’une pieuvre amphibie nommée Octopus paxarbolis (littéralement la pieuvre des arbres du Pacifique) capable de coloniser les rivières et même susceptible d’être aperçue dans les frondaisons de l’Olympic National Forest de l’État de Washington, en attirant l’attention sur le risque d’extinction pour cette espèce particulière dont raffolerait le légendaire Bigfoot, le site trompant la majorité des élèves des écoles auxquels on propose de tester sa crédibilité – par la suite, le paléontologue Dougal Dixon a imaginé dans le cadre d’un avenir potentiel dont les humains auraient disparu pour la série spéculative en images de synthèse Sauvage sera le futur (The Future is wild) de 2002 une pieuvre arboricole, le squibbon.


La sculpture commémorant une fausse catastrophe occasionnée par une pieuvre gigantesque, avec en dessous son auteur, l'artiste Joseph Reginella.

Cette pieuvre perchée dans un arbre n'a pas plus d'existence que la précédente, il s'agit d'un "Squibbon" (contraction des mots anglais calmar ("squid") et gibbon), un animal futuriste imaginaire dérivé des Céphalopodes et affranchi du milieu océanique, sculpté d'après la description qu'en donne le paléontologue Dougal Dixon dans son projet "Sauvage sera le futur" (The Future is Wild), et présenté dans le "Dinopark" de Münchehagen en Allemagne.

        D’autres êtres à allure de céphalopodes inventés par l’écrivain anglais, ses Martiens de La Guerre des mondes (The War of the Worlds), donnèrent lieu à un feuilleton radiophonique par son homonyme Orson Welles, qui aurait suscité quelque inquiétude parmi les auditeurs prenant l’émission en cours qui crurent assister à un reportage en direct en dépit de la présentation régulière du programme avant chaque diffusion de l’émission, même s’il semble que la panique ait été exagérée rétrospectivement, peut-être même par l’intéressé qui cherchait à se faire connaître.


La réédition récente de la célèbre série radiophonique d'Orson Welles La guerre des mondes diffusée le 30 octobre 1938.


Journal de l'époque blâmant l'adaptation radiophonique qui a "répandu la terreur à travers les Etats-Unis", une exagération que certains attribuent à la rancune du monde de la presse, concurrencée par le média émergent ; en haut, photo d'une "victime de La Guerre" qui dans sa panique s'est cassé le bras ; à droite, Orson Welles affichant sa repentance pour avoir créé un phénomène de masse qui l'a dépassé.

        Des plantes tout aussi inquiétantes 

       De la même manière que les pieuvres aventureuses de Wells, parut en 1874 dans le New-York Times un article d’Edmund Spencer relatant une lettre d’un prétendu explorateur allemand qui dépeignait une plante carnivore géante à laquelle des Malgaches offraient des vierges, enserrant les victimes dans ses longues feuilles mobiles. Le récit eut l’honneur de la couverture du numéro 61 du Journal des voyages en 1878 et fut repris dans nombre d’autres journaux. En 1924, le gouverneur du Michigan Chase Osborn fit paraître un ouvrage sur le sujet, Madagascar, Land of the Man-eating Tree, consacré aux légendes de l’Île, assurant que les indigènes comme les missionnaires connaissaient bien cette histoire, tout en précisant qu’il ne pouvait lui-même déduire si cet arbre effroyable existait réellement ou bien s’il ne ressortissait que d’un mythe. En 1955, le zoologiste Willy Ley établit dans son essai Salamanders and Other Wonders que le terrifiant végétal n’existait pas davantage que la tribu des Mkodo à laquelle était attribué ce rite sacrificiel.


Une illustration de la presse figurant le rite qu'accomplit une tribu subsaharienne auprès d'un végétal carnivore géant au feuillage d'allure tentaculaire.


Des explorateurs doivent défendre leur vie contre des lianes prédatrices dans cette illustration spectaculaire paru en septembre 1899 dans le magazine The Strand, avant l'histoire des "fées de Conan Doyle", une publication ne rechignant visiblement pas à participer par des procédés discutables au "réenchantement du monde" dans une société ayant perdu le sentiment religieux comme théorisé par le sociologue Max Weber.

        Ce ne fut pas le seul exemple de plante anthropophage inventée à laquelle la presse conféra une aura de réalité. En 1889, un journal publia un article se référant à « un naturaliste bien connu de la Nouvelle-Orléans » du nom de Duncan qui narrait avoir trouvé, alors qu’il collectait des spécimens de plantes et d’insectes dans un marais d’Amérique centrale, son chien agonisant enserré dans un étroit réseau fin comme de la corde de fibres et de racines. Les indigènes qu’il employait lui indiquèrent que cette espèce de vigne était appelée « le piège du Diable ». Il s’en tint à l’écart par crainte que le végétal ne lui arrachât la peau et même les chairs, mais releva qu’il était doté d’un nombre infini de minuscules ouvertures ou ventouses capables de sucer le sang de sa proie avant de relâcher la carcasse exsangue. Une version plus courte de l’histoire reparut en septembre 1891 dans Lucifer, le journal de la mystique Helena Blavatsky, traitant de sujets religieux, philosophiques et scientifiques, avant que l’éditeur de Review of the Reviews, William Thomas Stead n’y fasse paraître un court article en octobre 1891 mettant fortement en doute ce récit.

        Enfin, la chaîne britannique Panorama monta pour le 1er avril 1957 un reportage de trois minutes sur une famille suisse effectuant une récolte auprès d’un "arbre à spaghettis" et un certain nombre de spectateurs s’enquirent auprès de la respectable BBC concurrente de la manière dont ils pourraient à leur tour faire pousser des arbres à spaghettis, à une époque où cet aliment était encore peu connu Outre-Manche.

        On voit donc comment, bien avant les "fausses informations" dispensées sur internet, des journaux n’ont pas hésité à diffuser des faits inventés en rapport avec l’Histoire naturelle, même si ces affabulations ne paraissaient pas toujours complètement farfelues aux lecteurs de l’époque. Il existe bien dans l'Océan Pacifique des pieuvres géantes, inoffensives pour le plongeur (Enteroctopus dofleini), et par ailleurs, diverses espèces animales prédatrices s’attaquent au moins occasionnellement à l’homme ; quant aux plantes anthropophages censées exister au sein de la flore tropicale luxuriante, elles n’étaient finalement que l’extrapolation à plus grande échelle de véritables végétaux qui piègent insectes et d'autres petits animaux tels que des mammifères, désignées collectivement sous le nom de plantes carnivores, la possibilité théorique que certaines encore inconnues des Occidentaux soient en mesure de s’emparer de plus grandes proies incluant l’espèce humaine étant combinée avec l’évocation de rites cruels qui existèrent dans nombre de tribus et civilisations. Il est vrai que ces canulars de presse destinés à éveiller l’imagination des lecteurs n’émanaient pas directement de savants, mais il existe néanmoins quelque lien puisqu’on les associait à de supposés naturalistes dans les cas des végétaux anthropophages, l’histoire de l’arbre malgache étant même reprise dans une revue semi-scientifique, on en créditait un astronome réel dans le cas des hommes lunaires volants, l’intéressé s’amusant de cette fantaisie et la relativisant plutôt que de s’en offusquer par un véhément démenti avant de tardivement publier un communiqué qui passa plutôt inaperçu, quant aux fées, elles ont reçu l’onction du médecin Conan Doyle, et l’ornithologue professionnel Jean-Jacques Barloy a accordé foi aux attaques de poulpes, sur la base des articles les relatant sans suspecter leur caractère factice. Dans la prochaine partie de cette série d’articles consacrée à la fantaisie dans l’Histoire naturelle, on portera notre attention sur les espèces animales relevant d’une zoologie fantasmagorique.


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        Mentionnons quelques décès en cette fin d'année. L'Américain Bob Burns, disparu le 12 décembre 2025 à l'âge de 90 ans, était connu à la fois des professionnels comme interprète récurrent de programmes télévisés sous son costume de gorille, et à l'instar de feu Forrest J. Ackerman, en tant que très ancien collectionneur d'accessoires de films fantastiques et de science-fiction qu'il accumulait dans sa cave. Il avait fait paraître un ouvrage "It came from Bob Basement !" qui en présentait les plus célèbres articles comme l'armature du modèle miniature de King Kong et les têtes des monstres conçues pour la série de film Alien. Malheureusement, et en dépit de demandes répétées de l'auteur de ce site, il n'a jamais diffusé d'images se rapportant aux premiers concepts du monstre de La Chose d'un autre monde (The Thing from Another World) de 1951, ni des différents prototypes des créatures indigènes du monde extraterrestres d'Enemy Mine, le maquilleur Chris Walas lui ayant fait don de toutes les maquettes conceptuelles de son atelier parmi lesquelles également celles de La Mouche (The Fly) et La Mouche 2 (The Fly 2). C'est d'ailleurs avec lui qu'il commentait ce dernier film, que le créateur d'effets spéciaux avait réalisé, les deux hommes livrant sur le DVD un vibrant plaidoyer en faveur des films de monstres qui s'appuyaient sur des effets spéciaux concrets pour donner vie aux créatures et susciter l'émotion, un point de vue avec lequel on ne saurait être plus d'accord et dont sont aussi convaincus, espérons le, une très grande majorité des lecteurs.


Bob Burns, à droite, et le créateur de monstres à petit budget Paul Blaisdell dont il a été l'assistant, entourant le Vénusien conquérant du film de 1956 It conquered the World réalisé par Roger Corman - auquel un long hommage fut consacré ici et juin et juillet 2024.


Bob Burns s'amuse à prendre une mine effrayée avec un complice grimé en La Chose d'un autre monde.



Dessin conceptuel pour un monstre tentaculaire, dénommé Goombah, et son installation sur le toit du domicile de Bob en 1970.

Avec le maquilleur Rick Baker dont il était également l'ami, Bob Burns s'ingéniait à célébrer avec faste la fête d'Halloween, n'hésitant pas en 1976 à décorer sa maison de manière monumentale en recréant par exemple l'arrivée des Martiens de La Guerre des mondes (War of the Worlds) dont la tête fut sculptée par Tom Sherman.


Bob Burns fier de montrer des armatures miniatures de gorilles qu'admirent l'autre célèbre collectionneur, et créateur de la revue "Famous Monsters", Forrest J. Ackerman (à gauche sur la photo) et le brillant animateur Ray Harryhausen.     

        Décédé le 16 décembre 2025, l'acteur américain Gil Gerard était notamment connu pour avoir incarné le personnage de Buck Rogers dans la série télévisée éponyme, un homme du XXème siècle amené à vivre dans le futur. La série ne comportait pas de créatures, à part une curieuse résurgence d'un vampire à allure de hideux Nosferatu, et quelques tentacules d'une créature mystérieuse enfouie dans les sables d'une planète hostile.

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        Le monde entier a appris quelques mois après la disparition de Jane Goodall évoquée ici celle le 28 décembre 2025 celle d'une autre grande amie des animaux, Brigitte Bardot qui avait abandonné sa carrière d'actrice qui l'avait rendue célèbre pour se consacrer à leur défense depuis 50 ans, notamment au travers de sa Fondation. Des esprits chagrins n'avaient pas toujours apprécié son franc parler mais, comme dans la parabole de l'imbécile qui regarde le doigt plutôt que la Lune, comment ne pas partager son indignation véhémente face par exemple à la pêche au requin utilisant des chiens comme appâts vivants à la Réunion, pourtant territoire français ? Son ami Paul Watson, grand défenseur des cétacés, a même été récemment hué à la Fête de l'Humanité par des individus sectaires dont la compassion pour le monde animal passe au second plan. La chasse à courre, la corrida, les abattages sans étourdissement ne peuvent pourtant que peiner et même choquer tous ceux qui sont conscients que les êtres vivants sont doués de sensibilité, et on ne saurait s'en détourner puisqu'on célèbre ici les créatures sous toutes leurs formes jusque dans leurs recréations et représentations imaginaires. Loin des controverses posthumes soulevées sans même le délai de décence, Brigitte Bardot ne souhaitait pas d'hommage national mais qu'on prolonge sa cause, notamment en contribuant au sauvetage d'animaux maltraités par des dons à sa fondation. Qu'elle soit entendue des lecteurs.


La fameuse photo de Brigitte Bardot tenant tendrement un phoque nouveau-né pour alerter contre leur horrible massacre destiné à fournir leur fourrure à l'industrie de la mode, un moment qui inaugure son nouvel engagement de toute une vie.

Lien de la Fondation Brigitte Bardot pour aider les animaux : 

http://www.fondationbrigittebardot.fr/

ATTENTION, ALERTE ! On rapporte que des escrocs adressent des messages pour solliciter de l'argent au nom de Brigitte Bardot. Ne faîtes des dons que sur le site officiel de la Fondation.

PS : n'oubliez pas de cliquer tous les jours sur les différents liens de ces deux sites pour aider d'autres animaux dans le besoin :

http://www.animalwebaction.com/fr/

http://greatergood.com/


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mardi 30 septembre 2025

CADAVRES EXQUIS PALEONTOLOGIQUES

QUAND L'HISTOIRE NATURELLE SE PIQUE DE FANTAISIE, 3ème partie


La Licorne de Magdeburg

    

    Des reconstitutions fantaisistes, à l'origine de mythes ?  

    La reconnaissance progressive des fossiles en tant que véritables restes d’animaux à l’issue de longues tergiversations rapportées dans le chapitre précédent n’a pas empêché l’élaboration de reconstitutions pas toujours très rigoureuses desquelles le fabuleux n’était pas absent, celui-là se mêlant à une étude de la nature qui n’avait pas encore totalement établi ses fondements, de sorte que, comme il fut déjà évoqué en janvier 2023 dans la première partie de cette série d’articles consacrés à la Fantaisie en histoire naturelle, « récits fantasques de voyageurs et taxidermie douteuse », la science médiévale était empreinte d’éléments mythiques.

     Il est fort possible que dans les époques reculées, les crânes d’éléphants nains qui vivaient sur les îles de Méditerranée comme la Sicile et Malte, probablement exterminés par les humains au début de la période historique, aient lors de leur découverte par les navigateurs suivants été interprétés comme ceux de cyclopes tel Polyphème dépeint par Homère dans L’Odyssée, le large orifice de l’insertion des muscles de la trompe évoquant une orbite unique, tandis que celles des yeux sont moins visibles et disposés latéralement. 


Sculpture en haut à gauche d'un cyclope mythologique tel celui mis en scène dans L'Odyssée d'Homère, juxtaposé avec le crâne d'un éléphant nain, Elephas falconeri dit aussi Paleoloxodon falconeri, reconstitué en dessous, qui vivait dans les îles méditerranéennes comme la Sicile, où comme le montre l'illustration du bas, il côtoyait le cygne géant Cygnus falconeri.

        Plus généralement, des os de grandes taille mis à jour par l’érosion des sols ont pu alimenter la croyance antique d’une race de géants largement répandue jusque dans la Bible avec le personnage de Goliath qui aurait été leur dernier représentant, et c’est ainsi qu'ont été identifiés dans des sites de la Grèce antique les restes de fémur d’un rhinocéros laineux dans l’acropole de Nichoria et le fémur d’un grand ongulé du Pléistocène dans le sanctuaire d’Héra à Samos. Une poterie de l’Antiquité grecque met en scène le combat du demi-dieu Hercule contre un monstre marin qui est représenté par un crâne squelettique évoquant quelque peu celui d’un reptile ancien. Certains auteurs pensent ainsi que des ossements de dinosaures ont pu alimenter la légende des dragons ; cependant, les restes d'animaux aussi anciens, remontant à l'Ere mésozoïque, généralement enfouis dans des couches profondes sauf en cas d'accident géologique, affleurent rarement à la surface, à l'exception de déserts comme celui de Gobi en Mongolie.


          Des squelettes de dragon faits de toutes pièces ?

    Des hommes de science ont alimenté plus ou moins délibérément ces rapprochements avec des créatures mythiques pour entretenir la propension populaire au Merveilleux. Le crâne d’un rhinocéros laineux fut découvert à Klagenfurst en Autriche en 1335 sur un emplacement qui était réputé être l’ancien repaire d’un dragon. Le crâne fut considéré comme validant la réalité de l’existence de l’animal fabuleux dénommé "Lindorm" et en 1583 la municipalité fit ériger une fontaine surmontée d’une statue à l’image du monstre mythique, pourvu de deux ailes, pour commémorer la découverte, installation toujours en place. 

Le crâne du rhinocéros laineux de la période glaciaire découvert en Autriche à Klagenfurst et la fontaine à l'effigie du dragon qu'il a inspiré.

        Au XVIIème, les habitants de la périphérie de Rome se plaignaient de crues, qu’ils imputaient à des monstres serpentiformes tapis dans le fond des rivières. En 1696, un ingénieur hollandais du nom de Cornelius Meyer se proposa de remédier au problème, mais il ne pouvait trouver d’ouvriers, ceux-ci étant effrayés par des rumeurs récentes affirmant qu’un dragon des environs censé avoir été tué des années plus tôt était en réalité toujours en vie. Le maître d’œuvre répondit à leur angoisse en trouvant miraculeusement les restes du monstre, dont il présenta par la suite une gravure dans son ouvrage Nuovi ritrovamenti Divisi in Due Parti consacré aux travaux d’édification des digues. En 2013, des créationnistes se saisirent de cette histoire ancienne pour tenter de démontrer qu’un reptile volant qu’ils attribuaient à l’espèce Scaphogathus crassirostris vivait encore au Moyen Âge, dans l’intention de contester la géochronologie admise et de valider à l’inverse leur vision d’une Histoire de la Terre bien plus brève en accord avec leur conception littérale de la Bible niant le processus d’évolution. Cette controverse amena deux auteurs, Phil Senter et Pondanesa D. Wilkins, à examiner de plus près la gravure du monstre de Meyer, établissant que le crâne figuré était celui d’un chien, la mandibule d’un second plus petit, la cage thoracique provenait d’un grand poisson, les vertèbres thoraciques d’un castor et les pattes d’un jeune ours, tandis que le bec, les cornes, les ailes et la queue étaient de pures fabrications, l’ensemble ayant été en partie recouvert d’une fausse peau. Le dragon malicieusement agencé par Cornelius Meyer ressemble étonnamment à celui nommé Dracunculus Monoceros qui figure dans un ouvrage de 1651 consacré à la nature mexicaine par Francesco Stelluti, réalisé un siècle après l’expédition de Francisco Hernandez d’après ses notes, Nova plantarum, animalium et mineralium Mexicanorium historia, à la différence qu’il possède une corne au lieu de deux, à tel point qu’on peut se demander si le prétendu découvreur n’en a pas eu connaissance et ne s’en est pas inspiré.

L'ingénieur Cornelis Janz Meyer aussi connu comme Cornelius Meyer, représenté au tournant de la décennie 1650 par le peintre Abraham van den Hecken, qui s'appuya sur la croyance populaire pour mieux la désamorcer de manière à pouvoir mener à bien ses projets. 



En haut, dessin du squelette de dragon prétendument trouvé par l'ingénieur Cornelius Meyer, en dessous, une reconstitution de l'aspect prêté à la créature de son vivant et en bas, son homologue mexicain et peut-être son modèle, figuré quelques décennies plus tôt par Francisco Stelluti.

        Un autre reste de rhinocéros laineux fut découvert en 1663 en Allemagne, dans une grotte située à proximité de Quedlinburg, obtenant une certaine renommée. Le scientifique prussien Otto von Guericke, créateur de la pompe à vide, postula que les vestiges de l’animal comportant un crâne, une corne, des côtes, des vertèbres dorsales et des os, étaient ceux d’une licorne. Après une illustration publiée en 1714 par le médecin Michael Bernhard Valentini basée sur les dessins de von Guericke, laquelle reproduit bien la forme du crâne d’un rhinocéros au-dessus du reste du squelette, le fossile fut à nouveau représenté en 1749 avec la même allure générale dans le traité posthume de géologie et d’histoire naturelle Protogaea du célèbre mathématicien et philosophe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz qui estima que l’être était comme la licorne une véritable chimère en laquelle on pouvait reconnaître les parties de différents animaux. L’auteur justifia sa nature singulière en établissant un parallèle avec les expériences de laboratoire réalisées dans les éprouvettes, postulant que la nature expérimentait de la même manière en utilisant les volcans comme des fourneaux pour y façonner des œuvres merveilleuses – rappelons que la théorie de l’évolution n’avait pas alors été formulée. Liebniz ajoute que cette créature était marine en l’identifiant au narval à l’allure pourtant bien différente, ce cétacé dont le mâle est pourvu d’une très longue défense torsadée.

       L’illustration qu’avait fait paraître Leibniz servit de base au montage du squelette incomplet au Muséum d’histoire naturelle de Magdeburg, avec ses deux grosses pattes et son dos en pente raide surmonté d’une tête cornue, donnant l’impression d’une créature tronquée. La reconstitution finit par perdre toute crédibilité, mais en 2018, le spécimen fut utilisé pour un poisson d’avril initié par le bureau de l’État de Saxe-Anhalt en charge de la préservation des monuments historiques et de l’archéologie, qui annonça qu’une analyse génétique l’avait identifié comme appartenant à une espèce éteinte d’ongulé du Pléistocène nommée Monoceros mendaciloquus, dont les derniers représentants se seraient éteints à la fin du Moyen Âge, mais très peu de représentants du monde scientifique accordèrent crédit au canular. Une étude récente conduite par un professeur de l’université de Leiden, Thijs van Kolfschoten, redonne quelque crédit à l’interprétation de Leibniz du squelette en tant que chimère, mais naturellement constituée artificiellement par l’assemblage de pièces hétéroclites, celui-ci postulant effectivement que si le crâne est bien celui d’un rhinocéros laineux, la corne pourrait être une défense de narval, les deux membres et les clavicules appartiennent à un mammouth laineux tandis que le reste des ossements pourraient être issus d’une autre espèce toujours non identifiée.

Le squelette tronqué connu sous le nom de "Licorne de Magburg" au-dessous des croquis produits à la suite de sa découverte ; sur celui de gauche, on reconnaît bien l'allure d'un crâne de rhinocéros.

      En 1613, un chirurgien de Beaurepaire, Mazuyer, déclara avoir découvert les reliques d’un Géant, son assertion notamment confortée par un notaire, ce qui fut dénoncé comme une supercherie par son confrère Jean Riolan. En 1676, le naturaliste britannique Robert Plot découvrit probablement le premier vestige de dinosaure, un fémur du carnivore Megalosaurus, qu’il interpréta comme un fragment d’os de géant. Au siècle suivant, le médecin Richard Brookes se montra dubitatif en regardant le dessin que Plot en avait tiré et l’envisageant à l’aune de sa propre spécialité, le nomma Scrotum humanum en l’assimilant à une partie de l’appareil génital masculin auquel sa forme lui faisait songer. À la même époque, un forain présentait à travers la France une caisse contenant des ossements comme étant ceux du géant Theutobocus, roi des Teutons (en fait un Cimbre du 2ème siècle réputé de grande taille) tué par le Romain Marius à la bataille d’Aix-en-Provence. Le paléontologue Léonard Ginsburg identifia en 1984 à Paris une dent du Géant comme étant celle d’un Deinotherium, un parent de l’éléphant représentant un des plus grands mammifère terrestres jamais découverts.

Dessin du premier fragment d'os d'un dinosaure découvert en 1676.

      L’imprégnation des textes bibliques, considérés comme l’expression intangible de la vérité révélée, était encore si marquée chez les naturalistes du XVIIIème siècle que le savant suisse Johann Jacob Scheuchzer, qui après avoir cru que les fossiles se formaient dans la terre sous l’action d’un "suc lapidescent" s’était rangé à l’opinion de John Woodward dont il a diffusé l’œuvre selon laquelle il s’agit d’anciens organismes vivants, fut persuadé d’avoir trouvé à travers une partie de squelette les restes d’un homme noyé au cours du Déluge. Celui-là consistait en un crâne semi-circulaire et en une partie du squelette portant deux membres antérieurs terminés par des doigts. Dans son livre de 1726 intitulé Lithographia Helvitica, il appelle le fossile Homo diluvi ("l’Homme du Déluge"). Le célèbre Cuvier se rendit en 1812 au musée néerlandais de Haarlem qui l’avait acquis dix ans plus tôt, et en dépit de son adhésion à leur vision commune du Déluge, le paléontologue français établit qu’il ne s’apparentait pas à l’espèce humaine. Un fossile plus complet du même animal aurait permis à Scheuchzer de visualiser les deux pattes postérieures indiquant plus ouvertement qu’il s’agissait d’un être quadrupède ainsi que le prolongement de la colonne vertébrale sous la forme d’une queue. En 1831, ses affinités reconnues avec les Batraciens lui valurent d’être renommé Salamandra scheuchzeri, le nom d’espèce conservant le souvenir de son descripteur initial. L’animal fut associé aux grandes salamandres de Chine et du Japon, les plus grands amphibiens actuels qui atteignent près d’un mètre de long au sein de la famille des Cryptobranchidés, dans un genre nouvellement créé en 1837, Andrias, en tant qu’Andrias scheuchzeri – ce terme issu du grec andros, l’homme, conserve ainsi à jamais accolée au nom du savant suisse son interprétation anthropomorphe du fossile.

Squelette de la salamandre géante fossile considérée un peu hâtivement comme un être humain d'avant le Déluge biblique.


              Les Leviathan bibliques exhumés par le Dr. Koch ? 

         La découverte en 1799 du premier squelette de Mastodonte (Mammut americanum), un contemporain des mammouths également couvert de longs poils mais à la silhouette plus allongée avec lesquels il fut à l’époque confondu, puis sa présentation dans le musée de Philadelphie en 1806, avait fait sensation, amenant nombre de visiteurs prêts à débourser 50 cents supplémentaires pour pouvoir l’apercevoir dans le musée de Charles Peasle. Cette présentation lucrative incita Albert C. Koch, passionné par les fossiles, à ouvrir en 1836 un cabinet de curiosité comportant notamment des artefacts amérindiens et un reste de paresseux géant du genre Mylodon – ainsi que des ventriloques et des magiciens, les bénéfices lui permettant d’organiser des chantiers de fouilles, et à y présenter cinq ans plus tard un squelette de mastodonte deux fois plus grand que celui de Philadelphie. Averti en mars 1840 qu’un fermier avait trouvé dans le Missouri des restes d’un énorme animal, il se rendit sur place aussitôt en dépit d’une fièvre passagère et après avoir dirigé pendant quatre mois des travaux d’excavation, il revint à son musée avec un squelette de près de dix mètres de long et d’une hauteur de 4,50 mètres, soit le double d’un mastodonte véritable, muni d’une colossale paire de défenses, et il le présenta sous le nom de Missourium comme le "Léviathan du Missouri" en prétendant qu’il n’était autre que l’animal fabuleux cité dans le Livre de Job de l’Ancien Testament. Il s’agissait bien en réalité de restes de mastodonte, mais Koch avait additionné les ossements de plusieurs individus et encore accru la taille de la colonne vertébrale en y intercalant discrètement des pièces de bois. Il orienta aussi les épaules et le bassin de sorte de faire paraître encore plus grand le résultat, de même qu’il érigea les défenses sur les côtés et au-dessus du crâne au lieu de les positionner en avant et vers le bas telles qu’elles étaient orientées, de manière à rendre encore plus spectaculaire la présentation. 

        Dans son petit livret, Description of the Missourium, Albert Koch évoqua de manière fantaisiste l’animal, prenant des libertés avec les caractéristiques du squelette en dépeignant son Léviathan biblique comme un reptile aquatique aux pieds palmés et en suggérant qu’il devait être recouvert d’écailles « comme l’alligator ou peut-être le Megatherium » – à l’époque, on prêtait parfois une carapace aux paresseux géants en les rapprochant de leurs lointains parents les tatous. Après avoir vendu son musée en 1841, Koch fit une tournée européenne avec son spécimen à la manière de Barnum ; le célèbre paléontologiste britannique Richard Owen ("le Cuvier anglais") l’acquit en 1843 pour 1300 £ ainsi que le versement d’une rente annuelle de 650 $, et le fit remonter tel qu’était véritablement le squelette d’un mastodonte afin de le présenter au Muséum d’Histoire naturelle de Londres. Aucun paléontologiste sérieux n’a jamais adhéré à l’interprétation du "Léviathan reptilien" qui n’a existé qu’au travers de l’assemblage fallacieux de Koch. Par ailleurs, aucun mammifère d’une taille aussi considérable ayant vécu sur la terre ferme n’avait alors été découvert tel que le figurait le squelette retouché ; cependant, on découvrit en 1788 le reste du plus grand paresseux terrestre, le Megatherium précité pouvant atteindre 6 mètres de haut dressé, et un mammifère terrestre ongulé réellement gigantesque sera exhumé au début du XXème siècle, un énorme rhinocéros primitif sans corne qui vivait en Asie à l’époque où la végétation était plus abondante, le Baluchitherium (parfois assimilé au genre Paraceratherium dans les taxonomies récentes).


Dessin du squelette monté par Albert C. Koch de son "Missourium", en dessous, illustration montrant son gigantisme en le présentant à quelques pas d'un éléphant d'Asie, sa reconstitution basée sur la description qu'en donne son découvreur par l'illustrateur Tim Morris et en bas, diorama miniature figurant la vraie taille d'un mastodonte, prisonnier d'une mare de bitume le laissant à la merci de prédateurs comme le tigre à dents de sabre et le "loup terrible" (Canis dirus).

       Le passionné de fossiles, qui se faisait appeler Docteur, se fit une spécialité de présenter des squelettes d’animaux disparus rendus encore plus spectaculaires qu’ils étaient, puisqu’en 1845 il exhiba un nouveau squelette de "Léviathan reptilien", cette fois découvert en Alabama, qui avait tout du mythique Serpent de mer et qu’il baptisa Hydrarchos. Cet animal marin était censé surveiller ses proies en redressant un cou de cygne et porter des nageoires. L’animal mesurait plus de 34 mètres de long et 9 mètres de diamètre de son vivant selon l’auteur dans le fascicule qu’il lui avait consacré, Description of the Hydrarchos harlani – le nom d’espèce fut forgé d’après celui du paléontologue décédé Harlan qui avait découvert le premier Basilosaurus, un cétacé disparu, après qu’un autre naturaliste, Benjamin Silliman, qui croyait à l’existence des grands serpents de mer et avait authentifié dans un article public le squelette de Koch, lui avait demandé de ne plus l’associer à son nom une fois la fraude avérée, notamment dévoilée par le paléontologue anglais Gideon A. Mantell. En dépit de son allure serpentiforme ainsi que de l’existence de reptiles marins géants contemporains des dinosaures, la nature mammalienne du squelette était manifeste en raison de la double racine des dents que Koch lui-même avait relevée, identiques à celles d’un grand cétacé carnassier, le Basilosaurus précité ou Zeuglodon. Par ailleurs, comme pour le Missourium, la colonne vertébrale du monstre était constituée à partir de celles de plusieurs individus, peut-être six au total, aboutissant à une taille plus longue de deux tiers que le véritable animal. Entre-temps, Koch avait vendu son squelette au Roi de Prusse Frédéric Guillaume IV pour une rente annuelle. Le spécimen fut finalement confié à Johannes Müller du Musée royal d’anatomie de Berlin et connut le même sort que le Missourium, étant déconstruit pour que sa nature authentique de Basilosaurus lui soit rendue. Koch quant à lui ne se démontait pas si on peut dire, il entra en 1848 en possession d’un second squelette de Basilosaurus qu’il transforma à nouveau pour en faire un autre Hydrarchos un peu plus petit et reprendre une tournée en Europe, avant de le vendre au musée de St Louis, lequel le céda finalement au musée de Chicago qui devait disparaître dans le grand incendie qui embrasa la ville en 1871.

En haut, dessin du serpent de mer présenté par Albert C. Koch, au-dessous, sa représentation sur l'affiche de l'exposition comme un serpent de mer et en bas, une reconstitution actuelle grandeur nature du Basilosaurus, cétacé serpentiforme par le studio Blue rhino.

        Les présentations du Dr Koch furent dénoncées comme frauduleuses par la majorité des spécialistes anglo-saxons de sorte qu’à sa mort en 1867, il avait perdu tout crédit ; ses collaborateurs sur les chantiers reconnurent eux-mêmes que, contrairement à ses affirmations selon lesquelles il avait découvert les fossiles en l’état, les fouilles avaient exhumé de nombreuses pièces éparses, parfois sur une grande superficie. Les paléontologues allemands se montrèrent cependant plus indulgents en estimant que ce passionné de fossiles qui, comme Barnum, était avant tout un entrepreneur de spectacles, avait permis de conduire de nombreuses fouilles et que, bien que dépourvu de la rigueur de leur discipline, il avait tenté de reconstituer comme il l’avait pu ses spécimens, arguant que le très réputé Georges Cuvier avait lui-même éprouvé la nécessité de reconstituer des animaux disparus en assemblant des éléments provenant de plusieurs individus afin de pouvoir obtenir des squelettes complets. Son affirmation selon laquelle les mastodontes et les paresseux géants avaient été contemporains des Paléoindiens a quant à elle été confirmée, même si les pointes de flèches associées aux squelettes des animaux disposées par le décidément incorrigible Albert Koch étaient on ne peut plus récentes et vraisemblablement façonnées dans les réserves indiennes pour être vendues aux touristes.

Détail d'une peinture représentant, à droite, Albert C. Koch sur un site de mise à jour d'ossements gigantesques.


      Un chaînon manquant trop parfait de l'évolution humaine 

        Après les fossiles façonnés par des faussaires, squelettes de supposés chimère, dragons, licornes et Léviathans bibliques, on ne peut refermer, au moins provisoirement, cette série sur les faux en paléontologie des époques passées, qu’avec le crâne attribué à un de nos ancêtres, celui de L’Homme de Piltdown, la plus célèbre imposture de l’histoire de l’étude des fossiles. En 1912, l’archéologue amateur et collectionneur d’antiquités Charles Dawson prétendit que son équipe avait découvert en Angleterre des restes d’hommes de la Préhistoire, étudiés par Smith Woodward qui nomma le fossile Eoanthropus dawsoni ("L’homme de l’aube de Dawson"). Le spécimen avait tout d’une forme transitionnelle espérée par les évolutionnistes, avec son crâne bien développé, moderne, et sa lourde mandibule simiesque. Les méthodes de datation des années 1950 confirmèrent finalement les soupçons de ceux qui mettaient en cause l’authenticité et l’ancienneté de L’Homme de Piltdown. Le crâne s’avéra être celui d’un homme du Moyen Âge, la mandibule celle d’un orang-outan et les dents appartenir à un chimpanzé, l’ensemble ayant été vieilli artificiellement pour faire passer l’assemblage pour un fossile remontant au Pléistocène. Les hominidés de la Préhistoire semblent n’avoir en réalité véritablement accru leur volume crânien que lorsque la mâchoire s’est réduite du fait de l’invention du feu pour cuire les aliments et des outils qui rendaient la mastication plus aisée. Aucun fossile d’Eoanthropus n’a été découvert après le décès de Dawson en 1916 et l’antiquaire s’était déjà signalé pour avoir commis 38 faux en matière d’antiquité, sans parler d’une côte de mammouth, authentifiée par Smith Woodward, qui avait été travaillée de manière à être présentée comme une batte de cricket prêtée à l’homme fossile…


Le crâne hybride de L'Homme de Piltdown et au-dessous, reconstitution de son apparence sous la forme d'une sculpture.

        Les créationnistes se délecteront de cette supercherie en faisant valoir que le fossile vivant le plus crucial, permettant de rattacher l’espèce humaine à la lignée des grands singes, était une falsification destinée à faire accroire l’existence d’un chaînon manquant déniant à notre espèce sa spécificité et son origine divine. Les doutes déjà exprimés à l’époque sur l’authenticité de la découverte ne pouvaient qu’alimenter la suspicion à l’encontre de la sincérité des évolutionnistes telle qu’elle s’exprima lors du célèbre "Procès du singe" qui se tiendra aux États-Unis à Dayton en 1925, lorsque des chrétiens fondamentalistes s’opposèrent à l’enseignement de la théorie de l’évolution en affirmant que celui-ci violait leur droit de voir assurés à leurs enfants des cours qui ne soient pas en contradiction avec leur vision littérale de la Bible à laquelle sont attachées un certain nombre de confessions protestantes et que défendent encore aujourd’hui un nombre non négligeable d’élus du Parti républicain. Lors du procès, des évolutionnistes avaient d’ailleurs évoqué la découverte de la dent d’un homme fossile dans un gisement du Nebraska datant du Pliocène, un reste en mauvais état qui se révélera finalement en 1927 appartenir à une espèce éteinte de pécari – ces suidés vivaient initialement en Amérique du Nord avant de s’établir en Amérique du Sud quand les deux continents furent reliés).

Des créationnistes américains s'organisant pour dénoncer l'enseignement de l'évolution jugé contraire aux textes bibliques autour du prédicateur T.T. Martin, très actif pour mobiliser lors de la procédure à Dayton en1925, et en dessous, photo extraite du Procès du singe (Inherit the Wind), adaptation de cet affrontement judiciaire réalisée en 1960 par Stanley Kramer, avec Spencer Tracy à gauche dans le rôle d'Henry Drummond, l'avocat du professeur d'histoire naturelle poursuivi par le procureur Brady (Fredric March), un évènement qui fut aussi représenté sur les planches.

        Une autre confusion se produisit lorsque le paléoanthropologue roumain Contantin S. Nicholaescu-Plopsor déclara avoir découvert dans la région d’Olténie les ossements fossiles d’une variété d’Homo habilis. Ceux-ci, consistant en deux fémurs et un tibia, furent présentés lors de la session scientifique du Centre des sciences sociales de Craiova le 21 février 1981, puis à l’occasion d’une conférence de presse le 13 mars 1981, comme étant les restes du plus ancien homme d’Europe remontant à 2 millions d’années et rebaptisé Australoanthropus olteniensis. Le chercheur belge Jean-Marie Cordy a en 1993 considéré que ces ossements étaient ceux d’un ours.

    Une nouvelle accusation quant aux « manipulations auxquelles recourent les évolutionnistes » aura lieu plus tard avec un peu moins de retentissement médiatique lorsque des paléontologues, trop heureux de commencer à découvrir enfin des fossiles de formes ancestrales de cétacés, proposeront trop hâtivement une reconstitution complète du Pakicetus, figuré comme présentant les caractéristiques d’un être amphibie, alors qu’il est apparu par la suite qu’il avait une allure traduisant l’agilité d’un petit animal terrestre – c’est en réalité son descendant l’Ambulocetus (étymologiquement "la baleine qui marche") dont la morphologie traduit une adaptation manifeste à la vie aquatique. Les créationnistes verront dans l’empressement des paléontologues à reconstituer cette étape évolutive, en spéculant à partir d’une simple portion de crâne au travers de laquelle le Pakicetus était initialement connu, la preuve d’une instrumentalisation des fossiles de manière à démontrer fallacieusement la transformation des espèces au cours du temps.

En haut, une des premières représentations de Pakicetus (la "baleine du Pakistan"), un des plus anciens représentants des Cétacés tel que figuré à l'initiative de paléontologues trop enthousiastes d'avoir enfin pu remonter jusqu'aux origines terrestres du groupe au travers de crânes ; en dessous, une reconstitution plus récente présentée dans un musée d'histoire naturelle en Italie basée sur la découverte de squelettes complets, démontrant qu'il se déplaçait parfaitement sur la terre ferme.

         En passant en revue les siècles au cours de ces deux derniers articles pour examiner de quelle manière la fantaisie a pu se mêler à l’interprétation des fossiles, nous sommes parvenus jusqu’au tout début du XXème siècle – même si certains historiens considèrent que celui-ci ne commence réellement qu’en 1914. Pour autant, il ne s’agit là nullement du terme de notre voyage dans la science facétieuse. La Révolution industrielle qui au cours du XIXème siècle augure le cadre de nos sociétés modernes n’a pas nécessairement mis un terme à une approche débridée des sciences naturelles alors qu’on les pratique ordinairement avec un esprit de sérieux qui paraît empreint d’austérité, encore accru par l’environnement technique au travers d’appareils de plongée et de microscopes toujours plus sophistiqués qui étendent les champs de découverte. Nous verrons dans la suite de cette série sur la fantaisie en histoire naturelle que la séquence réserve encore quelques épisodes singuliers dans une époque qui paraît avoir banni l’approximation dans le domaine de la connaissance.

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La reconstitution du "Missourium" par Tim Morris vient de cet article du cryptozoologue Karl Shuker :
http://karlshuker.blogspot.com/2021/07/kochs-monstrous-missourium-and-horrid.html
Karl Shuker a également traité en détail du second montage élaboré par Albert C. Koch :
http://karlshuker.blogspot.com/2021/07/kochs-monstrous-missourium-and-horrid_24.html

On peut aussi lire ces deux autres articles anglophones sur le sujet :
http://extinctmonsters.net/2013/10/16/the-chimeric-missourium-and-hydrarchos/


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PROCHAIN VOLET : Lorsque la presse à sensation s'empare de la science