dimanche 15 mars 2026

ON LE CONSIDERAIT COMME LE PLUS GRAND DES MARIONNETTISTES

 
Le concepteur de créatures et animateur Lyle Conway fier de poser avec une tête mécanisée du végétal glouton au centre de la comédie musicale La petite boutique des horreurs (The Little Shop of Horrors) en 1985.

        Le concepteur visuel, sculpteur et marionnettiste Lyle Conway est décédé ce 4 mars 2026. Il était aussi peu connu du grand public qu’il était très estimé de la profession, même s’il ne travaillait plus pour le cinéma depuis des décennies. Il était plus particulièrement admiré comme un marionnettiste de génie.

           A la poursuite des passions de l'enfance
    
Lyle Conway à l'âge de 8 ans, entouré de marionnettes.

        Lyle a grandi dans la banlieue Sud Ouest de Chicago. Il manifesta enfant son intérêt pour l’univers de la Fantaisie, à travers notamment la série télévisée à base de marionnettes du début des années 1950, Kukla, Frand and Ollie, dont il reproduisit les personnages à partir de matériaux présents au domicile. Le modèle miniature de gorille animé en 1933 par Willis O’Brien pour le film King Kong lui fit prendre conscience des possibilités qu’offrait le cinéma pour créer des mondes imaginaires. L’artiste confia à ce propos qu’il avait toujours souhaité faire de l’animation image par image, mais l’occasion ne se présenta pas – quoiqu’il y eut quelques séquences en relevant dans des films auxquels il apporta sa contribution, La Petite boutique des horreurs (The Little Shop of Horrors) et The Blob.

        Après avoir suivi une formation dans une école d’art et avoir présenté ses travaux dans des galeries d’art qui lui valurent de nombreux prix de l’Institut d’Art de Chicago, Lyle Conway gagna sa vie durant quatre années comme travailleur social. Il fut ensuite employé comme concepteur visuel pour une compagnie de jouets et eut par ailleurs l’occasion de réaliser des prothèses à Broadway pour un personnage de la pièce Warp de Stuart Gordon (futur réalisateur de Reanimator et d’Aux portes de l’au-delà auquel fut consacré ici un long hommage en août 2020). Il décida finalement de prendre l'avion pour Hollywood dans l'espoir d'intégrer le domaine des effets spéciaux et il fut engagé séance tenante par le célèbre Gene Warren – connu notamment pour les séquences d’attaque des soucoupes volantes dans La Guerre des mondes (War of the Worlds) produite par George Pal. Sa compagnie Excelsior Studio lui confia la sculpture de centaines de lettres gonflant et brunissant pour une publicité de la société agro-alimentaire Pillsbury, une tâche fastidieuse, mais qui lui permit de débuter dans le domaine. Il sculpta ensuite les créatures extraterrestres humanoïdes de la petite production de Charles Band  Le jour de la fin des temps (The Day the Time ended) destinées à être animées par Jim Danforth et David Allen – la carrière de ce dernier a été récapitulée ici en novembre 2023 à l’occasion du dossier sur l’épopée de son projet The PrimevalsL’artiste confia à ce sujet qu’il avait toujours souhaité faire de l’animation image par image, mais l’occasion ne se présenta pas – quoiqu’il y eut quelques séquences en relevant dans des films auxquels il apporta sa contribution, La Petite boutique des horreurs (The Little Shop of Horrors) et The Blob. Il avait conçu un modèle miniature de Martien à quatre bras au début des années dans la perspective déçue d'adaptation à l'écran de l'épopée de John Carter imaginée par Edgard Rice Burroughs.

Lyle Conway (au fond à droite) fait admirer ses modèles en glaise de monstres extraterrestres du Jour de la fin des temps (The Day the Time ended) avec vraisemblablement l'animateur David Allen au premier plan.




Les modèles achevés sculptés par Lyle Conway, celui du petit extraterrestre humanoïde à tête conique et les deux êtres d'allure reptilienne, la plus massive étant ici présentée dans une posture quadrupède. 

Lyle Conway fignolant sa marionnette miniature représentant un Martien vert à quatre bras, un Thark, pour un projet d'adaptation du livre John Carter sur Mars d'Edgar Rice Burroughs à la fin des années 1970 - apparemment, c'est un mâle...

        Il appela Dick Smith afin de postuler pour intégrer l’équipe chargée des effets spéciaux de maquillage du film Au-delà du réel (Altered States) de Ken Russell, lequel lui répondit qu’elle était à présent au complet et lui conseilla de contacter Jim Henson. Il prit l’avion pour New-York et celui-ci le recruta pour une collaboration qui se poursuivit sur un long terme. Il commença par sculpter des marionnettes pour The Muppet Show, en particulier le personnage de Miss Piggy la Cochonne pour la cinquième saison du spectacle télévisé en 1980 et pour son adaptation cinématographique The Great Muppet Caper en 1981. Il fut aussi engagé par le plus célèbre animateur image par image, Ray Harryhausen, qu’il avait rencontré sur Sinbad et l’œil du tigre (Sinbad and the Eye of the Tiger), pour sculpter un buste détaillé du monstre marin dénommé Kraken, de manière à pouvoir obtenir un rendu précis et qui demeurera la plus grande création à laquelle l’animateur a donné vie.

Lyle Conway sur un Muppet.

Le buste du Kaken du Choc des Titans (Clash of the Titans).



         Une recrue de Jim Henson

        Lyle Conway retrouva Jim Henson pour l’incroyable projet Dark Crystal (The Dark Crystal), un prodigieux conte. Durant plusieurs mois de préproduction à New-York, il fit partie de l’équipe chargée de transformer les concepts visuels du dessinateur Brian Froud en prototypes, à l’exception des Skeksés dont l’artiste avait déjà fixé les traits en trois dimensions avec sa maquette. Pour les autres personnages, les sculpteurs étaient encouragés à ajouter des détails, et ils s’attachaient à s’éloigner le plus possible de l’allure des Muppets. Lyle Conway rallia le nouveau site de la société à Londres et il consacra trois ans de labeur intensif au film qui mobilisait 60 personnes, avec la division des animatroniques dirigée par Sherry Amott et le département du travail du latex supervisé par Tom McLaughlin qui employa 4 tonnes de ce matériau, et sous la direction duquel œuvra Lyle Conway comme sculpteur. Celui-ci veillait lors du remplacement de la glaise dans le moule par du latex à ce que cette couche ne soit ni trop fine ni trop épaisse afin de permettre aux mécanismes sous-jacents de fonctionner, faute de quoi il fallait recommencer le processus.

Lyle Conway devant une Chauve-souris du Cristal de Dark Crystal, la main posée sur un Skesès, tandis que Jim Henson se tient devant un Echassier du vent ; devant les membres de l'équipe, d'autres créatures du film, un Mystique ou UrRu et les petits Podlings.

        Avec Frank Oz, co-responsable du film et marionnettiste qui animera aussi Yoda sur L’Empire contre-attaque (The Empire strikes back), il développa l’animation radio contrôlée ainsi que par câbles. Il fut particulièrement responsable de la création du personnage d’Aughra sur lequel le créateur de l’univers de Dark Crystal Brian Froud n’avait pas le temps de travailler, ainsi que du Grand Chambellan, le chef des Skeksès. Avec ses trois collaborateurs immédiats, Ted Krzanowski, David Barclay et Gagam Gravin, Lyle Conway eut la tâche de créer pas moins de 27 personnages en neuf mois. Cet emploi du temps très intense l’amena à trois reprises à se sentir vidé de toute force, avant de se reprendre rapidement à chaque fois, retrouvant sa motivation en jouant avec un mécanisme.


Lyle Conway façonna dans la glaise la face du personnage d'Aughra dans Dark Crystal, préalablement au moulage, puis le personnage prêt à tourner, en dessous, avec Lyle Conway, à gauche, apportant la dernière retouche


Le sculpteur affinant les traits des modèles en glaise de deux Skeksès de Dark Crystal, l'effrayant Grand chambellan et le Skeksès gourmand en dessous.

Outre Aughra et des Skeksès, Lyle Conway se chargea aussi de créer les Urseks, les grands humanoïdes de l'épilogue qui résultent de la fusion entre UrRus et Skeksès après avoir été jadis séparés en deux fractions antagonistes, respectivement l'une contemplative et l'autre cruelle. On reconait le scumpteur à la gauche de Jim Henson.

Gros plan sur l'Ursek qui parle avec le héros du film, Jen le Gelfling, à la fin de l'histoire, lui révélant le passé chaotique de sa race qu'il a résolu en reconstituant l'intégrité du cristal lors de la Grande Conjonction astronomique. Dans la version d'origine, c'est Lyle Conway qui lui prête sa voix.

        Durant son travail sur Dark Crystal, Lyle Conway eut l’opportunité de rencontrer le marionnettiste Burr Tillstrom, créateur de la série Kukla, Frand and Ollie qu’il chérissait et son ravissement fut total lorsque l’idole de son enfance lui demanda de recréer le personnage d’Ollie. On peut d’ailleurs relever que ceux qui s’appliquent avec tant de perfectionnisme à porter l’univers du Merveilleux au cinéma ne rompent jamais avec l’imaginaire enfantin, de la même façon, Jim Henson a consacré la majeure partie de son temps à donner vie à des séries télévisées pour le jeune public telles que le Muppet Show, 1 rue Sésame (Sesame Street), Fraggle Rock, ou encore Dinosaures (Dinosaurs) et Ray Harryhausen quitta provisoirement sa retraite pour superviser la recréation image par image par deux grands admirateurs de sa fable alors inachevée inspirée de Jean de la Fontaine Le lièvre et la tortue.


             Il faisait parler les oiseaux et les plantes

        Producteur de Dark Crystal, Gary Kurtz employa Lyle Conway sur Oz, un monde extraordinaire (Return to Oz) produit par la compagnie Disney. Il supervisa la conception des créatures, notamment Jack tête de citrouille et la poule parlante Billina, son personnage préféré. Différentes versions furent créées et pas moins de cent articulations rien que pour la tête furent conçues. Il aussi élaboré le personnage de Tik Tok, un cauchemar pour l’interprète Michael Sundin, replié dans le corps de l’automate, à l’envers avec sa tête entre les jambes et marchant à reculon tandis qu’un moniteur télévisé lui renvoyait l’image à l’envers du monde extérieur. On doit encore à Conway la réalisation d’une curieuse monture, Gump, constituée d’un canapé, de deux branches de palmier comme ailes et d’une tête empaillée d’élan, auquel il prêta sa voix dans la version originale, du personnage de Jack à tête de citrouille et de trois figures réminiscentes du film précédent, Le magicien d’Oz (The Wizard of Oz), l’Épouvantail, l’Homme de métal et le Lion peureux qui sont la raison pour laquelle Dorothy revient au Pays d’Oz.

Lyle Conway sur la tête de l'épouvantail d'Oz, un monde extraordinaire (Return to Oz).




La laborieuse élaboration de la poule Billina d'Oz, un monde extraordinaire, de l'armature mécanique jusqu'au rendu final, un animal plus vrai que nature emplissant de fierté son créateur.


Quand on voit la contorsion s'apparentant à de la torture de l'animateur chargé de faire mouvoir l'automate Tik Tok dans Oz, un monde extraordinaire, on peut se demander s'il a gardé de l'expérience un aussi bon souvenir que celui dont semble se prévaloir Lyle Conway (en dessous).

        Lyle Conway réintégra l’équipe de Jim Henson pour Dreamchild. Six créatures furent conçues en quatorze semaines pour un budget très réduit. « Le travail a représenté un quart de celui de Dark Crystal, mais dans un délai dix fois plus court » expliquait-il. Il veilla non seulement à respecter le caractère des illustrations qu’avait livrées le dessinateur John Tenniel pour les romans de Lewis Caroll, mais rendit même les personnages encore plus réalistes au point qu’ils apparaissent inquiétants. Ainsi, après s’être documenté, il s’inspira pour le Chapelier fou des stigmates de l’empoisonnement au mercure dont pâtissaient les représentants de la profession et pour le Lièvre de Mars, s’avisa que cette saison correspondait à celle de la reproduction et reproduisit donc la trace des blessures que les mâles rivaux peuvent s’infliger à cette occasion. L’absence de fourrure du griffon lui confère une forme de nudité plus troublante étant donné que la morphologie du corps est celle d’un être humain. En 1986, Lyle Conway créa un nouvel oiseau réaliste pour le téléfilm Red Crow and The Ghost Ship.

Alice devenue une femme âgée au crépuscule de sa vie est entraînée dans des visions oniriques la confrontant aux personnages des histoires qu'inventait pour elle le révérend Dodgson connu sous le nom de plume de Lewis Caroll, ici entre la fausse tortue en pleurs et le griffon, dans Dreamchild.

Le visage marqué du Chapelier fou de Dreamchild, issu de l'imaginaire de Lewis Carroll

Un personnage disgracié et mélancolique, la "Fausse Tortue". 

La chenille fumeuse de calumet est vraisemblablement la seule créature de Dreamchild qui soit plus comique que dérangeante.

        Le film qui consacra l’excellence de Lyle Conway dans toute la profession fut son travail pour La Petite boutique des horreurs (The Little Shop of Horrors) qui lui valut d’être proposé aux Oscars dans la catégorie des effets spéciaux visuels. Pour sa comédie musicale inspirée du petit film homonyme de Roger Corman et plus encore de la comédie musicale théâtrale de Broadway qui en était inspirée, Frank Oz fit appel à lui en souhaitant que la plante carnivore devenue gigantesque, surnommée "Audrey 2" par le fleuriste qui la cultive, bénéficie d’autant d’autonomie de mouvement que possible. Le réalisateur désirait aussi qu’elle fut essentiellement comique pour coller au ton de l’histoire, tandis que Lyle Conway désirait la rendre aussi effrayante que possible ; le créateur d’effets spéciaux convint d’un compromis entre les deux approches.

Lyle Conway auprès de sa plante.

        Différents prototypes furent réalisés afin d’envisager les meilleures possibilités d’obtenir les effets désirés. La plante et sa gueule étaient animées par un marionnettiste tandis que les lèvres étaient contrôlées par câbles dissimulés sous le plateau, l’objectif étant de les synchroniser avec les paroles censées être prononcées par ce végétal mutant capable de parler pour réclamer qu’on le nourrisse, grâce notamment aux compétences techniques de Mak Wilson. La difficulté d’animer avec suffisamment de force des lianes très longues et fines fut résolue par l’adjonction de petits disques en leur sein leur conférant plus de maintien et traversés par les câbles. Quelque peu à la manière de Michael Sundin dans Oz, un monde extraordinaire, Anthony Asbury qui animait de l’intérieur la mâchoire d’Audrey II se trouvait dans une position assez inconfortable. Richard Conway, un homonyme, effectua quant à lui un travail consistant pour concevoir nombre de maquettes miniatures de bâtiments pour montrer durant une dizaine de minutes la descendance de la plante envahir et ravager le monde après avoir tué le couple vedette, une fin qui s'avéra trop sombre et en contradiction avec le ton plus léger de l'œuvre pour être conservée après le retour négatif suite à des projections tests dans trois villes différentes. 

Lyle Conway au fond, second à partir de la droite, supervise l'animation par les marionnettistes du colossal végétal lors d'une scène d'interaction avec l'actrice principale.


          Premières désillusions

        Lyle Conway devait superviser le travail des différentes équipes sur le remake de The Blob. Son travail ayant déçu, il dut quitter le tournage, bientôt suivi du responsable des miniatures, Greg Jein. La production avait en réalité modifié le planning de tournage des effets spéciaux, escamotant la phase prévue de postproduction, et on lui commandait parfois un trucage le matin pour l’après-midi, alors que chaque type de scène requérait des effets spéciaux spécifiques. Très méticuleux, Lyle Conway se sentait extrêmement frustré de ne pouvoir procéder à des expérimentations et essais avant le tournage, d’autant plus que le réalisateur Chuck Russell ne venait pas superviser les plans.

        Le sculpteur avait réalisé en caoutchouc la créature informe dénommée Blob pour les plans dans lesquels celui-là demeurait à peu près immobile. Pour les autres, il l’avait conçue comme un édredon, une sorte de toile de soie remplie de poches pas plus grandes qu’un ravioli, dans lesquelles on injectait une substance visqueuse alimentaire, de la méthylcellulose qui traversait la soie et la rendait invisible, un processus d’injection qui avait cependant l’inconvénient de nécessiter beaucoup de temps. La composition du méthylcellulose comportant beaucoup d’eau, il n’était pas aisé pour les marionnettistes de déplacer de différentes manières cette création pour donner l’impression d’une masse fluide étant donné qu’elle pesait un certain poids et n’était pourvue d’aucun dispositif mécanique, à l’exception de celui d’un tentacule pour certains plans, puisqu'il avait finalement été opté pour des systèmes hydrauliques. De plus, elle laissait des traces d’humidité, amenant à nettoyer le décor entre chaque prise. 

La monstruosité informe au centre du remake de The Blob, initialement conçue par Lyle Conway.

La structure en "édredon" finalement agencée par Lyle Conway, utilisée après son départ - préparation de la scène dans les égouts à l'issue de laquelle un jeune garçon trouvera une mort effroyable, étant digéré vivant grâce aux maquillages de Tony Gardner.

        Le départ précipité de Lyle Conway amena le responsable des effets spéciaux de maquillage Tony Gardner à se charger lui-même de la scène dans laquelle le jeune étudiant sportif qui a emmené dans un centre de soins la première victime de la créature se trouve être sa proie suivante ; lorsque sa petite amie jouée par Shawnee Smith le découvre, il est déjà englouti dans la masse gélatineuse et en lui tendant les mains, elle ne peut retenir qu’un bras de l’infortuné qui disparaît complètement dans le prédateur glouton à l’issue de cette séquence particulièrement horrifiante. C’est en revanche Lyle Conway qui s’était chargé d’une autre scène spectaculaire et choquante dans laquelle un employé qui tente de déboucher un évier est aspiré par le monstre tête la première et finit par disparaître entièrement dans la canalisation.

Le monstre informe surgit d'un évier telle une main gélatineuse, liquéfiant en quelques instants sa victime jusqu'à bientôt la faire disparaître dans les canalisations sous le regard horrifié de sa patrone.


          Une carrière écourtée pour une raison tristement banale

        En 1998, le célèbre maquilleur Rob Bottin, avec lequel il partageait un souci de discrétion sur sa vie personnelle, fit appel à ses talents pour Un cri dans l’océan (Deep Rising) afin qu’il peigne la texture réaliste des tentacules d’un monstre marin. Malheureusement, le réalisateur Stephen Sommers, qui n’avait déjà pas prévu de faire construire une version complète de la créature même en version miniature (comme pour les plans sous-marins de Loch Ness en dépit d’une superbe animatronique) perdit patience en découvrant la minutie avec laquelle l’équipe se consacrait à sa mission. Il décida finalement que les tentacules eux-mêmes seraient conçus par infographie pour gagner du temps. Rob Bottin, laconique, lui répondit que ce serait finalement plus cohérent que tout soit exécuté virtuellement et il abandonna la production, entraînant avec lui le départ de ses collaborateurs dont Lyle Conway. Cet épisode lamentable est très significatif de l’irrespect du nouvel Hollywood pour ses plus grands artisans qui œuvraient à la suspension de l’incrédulité - le lecteur se souvient sans doute comment les producteurs ont remplacé les effets spéciaux concrets agencés par l’équipe d’Alec Willis et de Tom Woodruff sur le préquel de The Thing contre la volonté du réalisateur lui-même et que les monstres de Prometheus ont aussi été retouchés virtuellement.

       La même année, Lyle Conway apparut à l’écran dans le film de vampire Blade, incarnant le personnage de Reichardt, le chef d’une bande de vampires. On rapporte qu’en 2004, le réalisateur Sam Raimi lui aurait demandé d’effectuer des expérimentations dans la perspective de créer des bras mécaniques tentaculaires pour le personnage de Dr. Octopus dans Spiderman 2 avant que l’atelier Edge FX de Steve Johnson soit engagé pour réaliser l’artefact. En 2009, Lyle Conway retrouva une dernière fois l’atelier de Jim Henson pour participer à la confection des têtes mécaniques des créatures de l’adaptation du conte pour enfants Max et les Maximonstres (Where the Wild Things are).

Une implication inattendue au cinéma pour Lyle Conway, celui du chef des vampires dans le film Blade.

   Lyle Conway fait partie de ces génies des effets spéciaux qui, sans avoir nécessairement obtenu la reconnaissance du public, se comptaient parmi les magiciens du cinéma et avaient acquis un grand respect au sein de leur milieu ; comme nombre d’autres grands noms tels Rob Bottin et Rick Baker, il a été poussé à une retraite forcée par les producteurs et des réalisateurs préférant la facilité des trucages infographiques. Parmi ses collaborateurs, Neal Scanlan a mené une belle carrière ; avec Nick Dudman qui s’est chargé des effets spéciaux mécaniques de la saga d’Harry Potter et Neill Gorton qui se consacre à la série Dr Who, il est actuellement un des grands noms en activité des effets spéciaux britanniques et a notamment apporté sa contribution aux nouvelles moutures de La guerre des étoiles (Star Wars) ainsi qu’à Prometheus. Les passionnés de cinéma fantastique devraient se souvenir de l’investissement passionné de Lyle Conway pour faire croire à l’impossible les spectateurs des salles obscures, et c’est tout naturellement que le présent site se devait d’honorer sa mémoire.

Lyle Conway, encore un grand nom des effets spéciaux concrets qui nous quitte.


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samedi 28 février 2026

ZOOLOGIE FACETIEUSE

  QUAND L'HISTOIRE NATURELLE SE PIQUE DE FANTAISIE, 5ème partie


Un arbre phylogénétique fantaisiste avec le groupe imaginaire des Rhinogrades inclus entre les rongeurs et les éléphants - et à gauche, le "Marsupilami" créé par le dessinateur Franquin.

        Les faux animaux naturalisés n’ont pas tout à fait disparu à l’époque moderne. Un chasseur suédois nommé Hakan Dahlmark avait prétendu avoir abattu en 1874 un animal hybride qui était pour moitié une hase (femelle du lièvre) et pour moitié un coq de bruyère. Pour son anniversaire, son neveu lui offrit en 1907 une peinture qu’il avait réalisée d’après sa description, et Dahlmark fit don de celle-là avant sa mort à la société de préservation historique de la région de Medelpad. Le nouveau directeur de la société, Carl Erik Hammarberg, demanda à un taxidermiste renommé, Rudolf Granberg, de créer un spécimen de toutes pièces que le public vint voir en nombre bien que le caractère manifestement fabriqué de l’animal naturalisé apparaisse manifeste à l’immense majorité des visiteurs. L’animal, connu sous le nom de" skvader", est devenu très populaire comme son cousin le "jackalope", un lièvre portant des bois de jeune cerf tout aussi trafiqué (il a cependant existé dans les temps préhistoriques à défaut de ces lagomorphes fictifs un rongeur véritable, l’épigaulus, qui portait deux cornes sur son museau, ainsi qu’un tatou cornu, le Peltephilus).

Un spécimen naturalisé de "skvader".

        Si ces deux chimères sont plutôt objets de railleries, une farce que les habitants du cru tentent de faire accroire aux touristes, un autre animal trafiqué suscite en revanche la peur au Mexique. Nommé Chupacabra, cet être né d’une légende contemporaine est réputé boire le sang des chèvres tels un vampire. Beaucoup le redoutent mais sa description est extrêmement variable, d’un chien féroce à un humanoïde démoniaque ou extraterrestre, et on a aussi prétendu qu’il était ovipare. Plusieurs cadavres furent ainsi prétendument identifiés comme celui du monstre, du canidé hirsute à un petit humanoïde censé être extraterrestre et assimilé à la créature dont le découvreur qui prétendait l’avoir tué fut forcé de reconnaître à la suite de tests génétiques qu’il s’agissait du cadavre d’un singe mort dans un zoo qu’on avait modifié de manière à le faire passer pour la petite créature effrayante. Il en va de même pour une tête effrayante décapitée que tout porte à croire n’être qu’une création d’un artiste expérimenté, Charlie White, et de fausses sirènes sont à nouveau à la mode, élaborées par des artistes qui tentent parfois de faire croire au public à leur réalité. On peut considérer sans grand risque que le Chupacabra est une créature surnaturelle issue de légendes locales récentes et non d’un être ayant quelque fondement de réalité.  

Une tête de Chupacabra digne des meilleurs films d'épouvante.

        Il ne manquait qu’un scientifique pour prêter sa crédibilité à des animaux fictifs et c’est à cette tâche que s’employa le zoologiste allemand Gerolf Steiner de l’Université de Karlsruhe en faisant paraître en 1961 sous le pseudonyme d’Harald Stümpke une étude sur un groupe d’animaux imaginaires, dont la version française fut préfacée par Pierre-Paul Grassé, confrère très renommé dans les années 1950 sous la direction duquel parut la monumentale collection du Traité de zoologie, œuvre de référence en une trentaine de volumes de plusieurs milliers de pages chacun, couvrant tout le règne animal. Selon cette étude, Anatomie et biologie des Rhinogrades, un soldat suédois qui se serait enfui d’un camp japonais en 1941 aurait trouvé refuge sur une petite île du Pacifique isolée où un groupe de mammifères se serait diversifié, à la manière des pinsons des Galapagos étudiés par Darwin, en développant particulièrement leur appendice nasal – d’où leur appellation de Rhinogrades, désignant "ceux qui déplacent en usant de leur nez". L’archipel aurait disparu en 1956 à la suite d’un essai nucléaire effectué à proximité, causant l’extinction du groupe et la disparition de toute preuve de leur existence. L’étude recensant un grand nombre de genres est assortie de fausses références, à la manière des ouvrages imaginaires que l’écrivain Lovecraft cite souvent dans ses récits en tête desquels le "Necronomicon" et auxquels certains lecteurs sont enclins à accorder quelque crédit (la collection "J’ai lu" avait même fini par publier une parution sous ce titre dans sa série "L’aventure mystérieuse"). A la fin de la préface au livre du supposé Harald Stümpke, le scientifique et zoologiste réputé Pierre-Paul Grassé prévenait néanmoins le lecteur le plus critique par cette apostrophe : "Mais pour conclure, Biologiste, mon bon ami, souviens-toi que les faits les mieux décrits ne sont pas nécessairement les plus vrais". 

Un faux schéma scientifique montrant le squelette d'une espèce de Rhinograde, Optoteryx volans, lequel, comme l'indique sa dénomination, a aussi développé ses oreilles qui lui permettent de voler.


Prolongeant l'imposture, cette fois sans nier la supercherie, des musées ont présenté des exemplaires naturalisés factices de Rhinogrades comme ici à Perpignan, avec la fabrication du squelette d'Optoteryx volans d'après l'illustration au-dessus, ainsi qu'un faux exemplaire naturalisé.

Le musée zoologique de Strasbourg n'est pas demeuré en reste avec ce Dulcicauda, qui piège des insectes à l'aide de son abondante sécrétion nasale émise par son appendice nasal proéminent.

        Certains estiment que la raison pour laquelle Pierre-Paul Grassé a cautionné cette mystification aurait été de tourner en ridicule la théorie de Darwin alors qu’il serait lui-même demeuré attaché à la vision antérieure du transformisme postulée par Lamarck – lesquelles pourtant, si elles s’opposent sur les modalités de transformation des espèces, la seconde privilégiant davantage l’hérédité que la sélection par la concurrence, se rejoignent sur le constat que les espèces se modifient au cours du temps pour mieux s’adapter à leur milieu, de sorte que cette satire aurait pu plus naturellement séduire les créationnistes, comme le Turc Haroun Yayha qui moque la zoologie prospective de Dougal Dixon comme n’étant qu’une illustration supplémentaire de l’imagination manifestée par les évolutionnistes. 


Une édition française et en dessous, l'auteur de la préface, Pierre-Paul Grassé derrière son microscope.

    L’appendice nasal des Rhinogrades ou "nasarium" présente un aspect varié, certains sont pourvus d’un jeu d’excroissances qui évoque une corolle pour piéger les insectes comme chez le Ranunculonasus et le corbulonase, d’autres les engluent avec leurs sécrétions comme "Dulcicauda", d’autres comme le polynase ont un appendice ramifié et mobile capable de capturer les proies à la manière de tentacules, tandis que l’"Otopteryx" a aussi développé ses oreilles ossifiées au point de pouvoir les utiliser pour voler. Et cependant, la trompe de l’éléphant et le nez du nasique mâle sont de véritables appendices nasaux qui sont tout autant surprenants que ceux de son ordre fictif de mammifère, tandis la musaraigne éléphant et les desmans, pourvus d’un très long nez, ainsi que celui divisé en appendices digitiformes d’un autre insectivore, le condylure étoilé à l’instar de celui du polynase, ne sont pas si éloignés de l’allure de ces petits animaux imaginaires qui auraient pu finalement, pour au moins une partie d’entre eux, exister. Des musées ont depuis concrétisé davantage la réalité prétendue de ces créatures en proposant de faux exemplaires aux visiteurs.


Illustration représentant le Polynase Eledonopsis au nez ramifié et tentaculaire.

        Ces Rhinogrades ne représentent pas le seul groupe zoologique fictif même s’il est le plus célèbre. D’autres ne relèvent en revanche pas d’un canular mais ont été créés ouvertement comme des modèles afin de mieux visualiser les processus évolutifs menant à la différenciation des espèces. Un spécialiste des Acariens, Joseph H. Camin, inventa au début des années 1960 le groupe des Caminalcules, de petits animaux au nom décliné du sien, dessinant différentes lignées s’étant différenciées en fonction de leur mode de vie, nage, enfouissement ou encore vie terrestre, incluant 29 espèces vivantes et 48 formes éteintes. Camin adressa notamment une copie de ses créations à son collègue Robert S. Sokal en 1970, et quatre ans après la disparition de son auteur, ce dernier fit paraître en 1983 quatre articles remarqués traitant des Caminalcules dans la revue officielle consacrée à la zoologie systématique. Ces écrits alimentèrent la réflexion d’évolutionnistes cherchant à identifier plus précisément la manière par laquelle les caractéristiques des organismes se transforment pour constituer de nouveaux types, notamment les incidences de l’appréhension de ces mécanismes et de la phylogénie de l’ensemble du groupe lorsqu’on introduit des formes fossiles, fournissant également matière à des exercices en lycée et dans les premières années du cursus universitaire, permettant par exemple de souligner le phénomène d’évolution convergente au travers de ce modèle expérimental. Un autre groupe imaginaire fut proposé de manière similaire en 1993 par Ulrich Wirth, les Didaktozoaires qui, comme leur appellation l’indique, sont destinés à proposer une vision simplifiée des mécanismes évolutifs à partir d’organismes encore plus rudimentaires.

    

Zoologie fictive : en haut, des Caminalcules, en bas des Didaktozoaires.

              Le goût du véritable canular zoologique s'est quant à lui maintenu dans les toutes dernières années, ainsi que le démontre la tentative le 1er avril 2018 de ranimer la crédulité pour le curieux squelette de licorne bipède de Magdeburg, "Monoceros mandaciloquus", évoquée en septembre 2025 à l'occasion de la troisième partie de cette série d'articles. L'année suivante, un chercheur japonais a révélé la découverte et la capture d'un représentant d'une nouvelle espèce de mammifère fouisseur au corps nu et serpentiforme, qu'il a pu examiner aux rayons X.  En dépit du ton très sérieux de l'article, le nom du découvreur signifiant "poisson d'avril" en japonais ne pouvait manquer d'éveiller la suspicion du lecteur nippon.    

        Le mammifère fictif est visiblement inspiré de l’hétérocéphale, un rongeur sans poil et au corps allongé d’Afrique vivant au sein d’une colonie souterraine rappelant celles des insectes sociaux, même si l’article précise qu’il n’est en rien apparenté à ce "rat-taupe nu", mais selon la conformation de sa dentition, se rapprocherait d’un groupe de mammifères primitifs contemporains des dinosaures qu’on appelait traditionnellement des Triconodontes en raison des trois crêtes surmontant leurs molaires, d'où son nom d'"Ophiotriconodon", le "Triconodon-serpent". L’idée qu’un animal appartenant à un groupe disparu ait survécu en se maintenant dans une niche écologique marginale correspond tout à fait à ce que l’on connaît des fossiles vivants dont le plus célèbre exemple est le cœlacanthe, représentant actuel du groupe des Crossoptérygiens qui s’est réfugié dans des eaux assez profondes où la concurrence est moindre. L’auteur pousse la tendance à l’élongation au maximum à la manière des amphisbènes, des lézards fouisseurs au corps cylindrique apparentés aux serpents, notamment le bipes à deux pores mexicain qui a conservé une toute petite paire de pattes non loin de la tête, et cette évolution se retrouve chez beaucoup de sauriens serpentiformes dont le plus connu est l’orvet. On pourrait aussi penser aux acariens. Celui qui vit dans les pores de la peau, Demodex follicularum, a déjà un corps cylindrique avec de petites pattes rudimentaires, mais la tendance est extrême chez les Nematalycidés comme des espèces au corps vermiforme découvertes récemment dans le sol aride aux États-Unis et celle-là atteint son paroxysme chez Gordialycus du désert saharien qu’on pourrait confondre avec un Nématode tant ses pattes sont réduites à de minuscules crochets. On ne trouve rien d’aussi extrême chez les mammifères même si le Basilosaurus évoqué dans l’article précédent était un cétacé au corps très allongé et que des traces de membres n’ont à ce jour pas été retrouvé associées au squelette d’un hérisson fouisseur d’Amérique du Nord, Proterix, laissant spéculer sur leur possible disparition. Quoi qu’il en soit, ce mammifère du 1er avril n’existe nullement, mais à l’instar des Rhinogrades de Grassé, n’est pas pour autant totalement implausible.

Représentation, vraisemblablement par le procédé de photomanipulation, du mammifère apode Ophiotriconodon - à noter que dans la novélisation du film Le dragon du lac de feu (Dragonslayer) figure parmi les créatures convoquées par la magie une créature serpentiforme poilue qui pourrait évoquer un mammifère apode.

        Montrer un faux animal vivant, fabriqué de toutes pièces, est une étape encore supplémentaire dans la supercherie, et c’est ce à quoi a excellé un autre japonais qui a réalisé une courte séquence sur une créature censée vivre en bord de mer. La créature à peu près ovoïde de teinte ocre de plus de 20 centimètres de long rampe sur une sole rose et éjecte à l’occasion un peu d’eau. Le caractère organique de la créature est plutôt bien rendu, et son allure évoque assez un des tous premiers mollusques, Kimberella, qui vivait à la fin du Précambrien dans la période dite édiacarienne. Une première vision pourrait laisser croire que l’être est bien réel, avant que l’on s’avise que, même si les créatures non vertébrées ne font que rarement la Une des journaux sauf quand elles s’échouent en masse comme ce fut le cas en Amérique du Nord pour une population de l’Echiurien Urechis, et que bien peu de gens doivent connaître l’aplysie ou lièvre de mer, un gastéropode sans coquille de la même taille que l’animal inconnu, l’ignorance manifeste par les zoologistes eux-mêmes d’une créature aussi visible dans un endroit accessible ne peut qu’amener à considérer qu’il ressortit à une habile manipulation. Il semble en fait s'agir d'une séquence d'une production horrifique japonaise de 2008, Ura horror, prétendant à la façon du Projet Blair Witch, montrant des scènes supposées réelles qui révèle des créatures surnaturelles telles que des fantômes. De surcroît, que cette créature marine puisse aussi se trouver au dessus de la zone de marée en dépit d’une texture qui paraît promise à une rapide dessication doit aussi amener à faire douter l’observateur avisé.

La créature marine japonaise vue du dessous et retournée, telle qu'elle apparaît dans une courte séquence filmée.

        Certaines dépouilles rejetées par les eaux se prêtent aux interprétations les plus diverses, conne celle qui fut remontée à son bord le 25 avril 1977 par un chalutier japonais, le Zuyio Maru mouillant sur la côte néo-zélandaise de Christchuch, longue d’une dizaine de mètres, au poids avoisinant les deux tonnes, présentant quatre nageoires, un long cou et une longue queue. En raison de la pestilence et du liquide purulent qui s’en écoulait, le corps fut finalement rejeté à la mer. Alors que le récit se répandait en faisant sensation, le responsable de la compagnie demanda à ses bateaux de rechercher le spécimen et il en alla de même pour les navires russes, mais la carcasse ne put être retrouvée. Le paléontologue japonais Tokyo Skimama assura qu’il s’agissait d’un plésiosaure, un reptile marin contemporain des dinosaures, avec l’assentiment d’un professeur de biologie de l’université de Chicago, Leigh Van Valen ; son collègue Fujiro Yasuda de l’université océanographique de Tokyo était aussi de l’avis qu’il s’agissait d’un animal de la Préhistoire. D’autres émirent des doutes quant à la possibilité qu’une créature de cette taille ait pu survivre aux changements de l’environnement et demeurer inaperçue étant donné leur respiration aérienne, et le scientifique suédois Ove Persson rappela que par le passé, d’autres cadavres similaires qui avaient été comparés aux reptiles marins géants du mésozoïque s’étaient avérés être les restes de requins décomposés. Une équipe japonaise produisit ainsi en août 1978 un rapport qui déduisait que l’interprétation du cadavre en tant que dépouille d’un grand sélacien était effectivement la plus vraisemblable.

Photo colorisée de la carcasse décomposée pêchée par un chalutier japonais en 1977, dont l'allure générale lui a valu d'être un peu rapidement d'être rapportée à un reptile marin géant de l'époque des dinosaure, le plésiosaure.

        Des témoins prétendirent aussi avoir assisté à des combats avec de formidables animaux, un monstre de Californie se battant avec des otaries en 1925 et l’année précédente, la Bête du Natal affrontant des baleines au large des côtes de l’Afrique du Sud qui évoquait un ours blanc d’une quinzaine de mètres de long avec une trompe et une longue queue ; quelques jours plus tard, les restes de ces créatures étaient rejetés par la marée dans un état les rendant difficilement identifiables après que les flots ne les remportent. La première dépouille était vraisemblablement le cadavre d’un cétacé très rare pourvu d’un bec, le Berardius, et la seconde, surnommée depuis Trunko, le cadavre d’un grand requin aux chairs décomposées, d’où l’aspect de fourrure, avec lequel pouvaient jouer les deux baleines, la disparition des arcs branchiaux laissant paraître un appendice allongé évoquant une trompe ou un long cou comme pour le spécimen du Zuyio Maru ou pour une autre carcasse célèbre, la Bête de Stronsay.

       

Ces autochtones de la Shishole Bay montrent fièrement en 1910 un serpent de mer qui a manifestement été façonné dans un tronc d'arbre pour un canular.

        L’être supposé vivre dans le Loch Ness a lui aussi été identifié à un plésiosaure survivant du Mésozoïque sous forme d’une petite population, ou à un pinnipède inconnu à long cou, parmi beaucoup d’autres suggestions comme une grosse anguille ou plus probablement un esturgeon de belle taille. En dépit de l’absence de spécimen, et sur la base d’une photographie supposée être celle d’une nageoire enregistrée à partir d’un sonar, les cryptozoologistes Robert H. Rhines et Peter Scott lui ont donné en 1975 un nouveau nom scientifique, Nessiteras rhombopteryx, l’hypothétique créature ayant déjà été baptisée en 1965 Megalotaria longicollis par Bernard Heuvelmans pour désigner une espèce présumée de pinnipède marin à long cou qui aurait notamment trouvé refuge dans le Loch – on a trouvé le fossile d’un phoque à cou assez allongé, Acrophoca, dans un gisement du Miocène tardif d’Amérique du Sud, mais sans commune mesure avec l’être hypothétique du Loch, en dépit de son surnom de "phoque à cou de cygne".  La créature mythique a fait l’objet d’autres canulars, un plaisantin a ainsi imprimé en 1933 sur la grève la trace de pattes à partir d’un pied d’hippopotame monté  en support de parapluie.

        La veille  du 1er avril 1972, une équipe anglaise du zoo de Dudley découvrit un cadavre immergé dans le Loch Ness qu’elle chargea dans une camionnette à destination de leur établissement avant d’être interpellée par la police pour transport illégal de spécimen inconnu du Loch Ness. Le corps de cinq mètres de long et lourd d’une demi-tonne fut présenté par la presse comme étant celui du fils de la mythique créature, mais les zoologistes écossais l’identifièrent comme dépouille d’un éléphant de mer austral. Le lendemain, un employé du zoo de Dudley, John Shields, révéla qu’il avait déposé dans le lac le pinnipède mort durant le week-end dans le zoo puis passé un appel téléphonique à ses collègues intéressés par le monstre du Loch Ness afin de leur faire une farce sans se douter des divers retentissements. Quant à la photo la plus célèbre de la créature datant de 1934, le gynécologue Robert Kenneth Wilson reconnut avant de décéder qu’il l’avait truquée avec un modèle réduit de sous-marin et un cou en pâte à modeler, mais certains émettent des doutes sur cet aveu, et la paternité de la prise est revendiquée par un homonyme, le Professeur Lambert Wilson, Depuis, des études systématiques du lac ont été conduites en usant de techniques de pointe, mais ne sont pas révélées concluantes, les photos prises au sonar sous l’eau semblant montrer un animal à long cou et un gros plan sur une nageoire s’étant avérées fortement retouchées de manière à soutenir cette interprétation. Néanmoins, la certitude selon laquelle existerait dans ce lac un genre de reptile préhistorique ou un mammifère marin géant dont se prévalaient certains zoologistes férus de cryptozoologie comme Bernard Heuvelmans persiste toujours chez certains, comme c’était le cas pour le regretté Scott Mardis à qui il a été rendu hommage en ces pages.


Le pinnipède mort déposé en 1972 sur les bords du Loch Ness, sans lien avec le phoque géant supposé habiter les lieux.

        Des carcasses animales qui ont été trouvées sur la plage de Montauk aux États-Unis ont été associées à des expériences qu’aurait menées l’armée américaine dans une base à proximité, suite aux dires d’un homme qui a affirmé sous hypnose avoir servi de cobayes à des expériences secrètes. Il s’agissait plus simplement de dépouilles de chiens ou de ratons-laveurs dénaturées et mutilées après avoir séjourné dans l’océan, certains interprétant comme un bec les mandibules tronquées. Il en va de même pour des cadavres de paresseux présentées comme ceux d’extraterrestres, dont la fourrure est tombée, comme celui de la photo-mystère d'avril 2025. 

       

Le corps d'un des "Monstres de Montauk" qui a alimenté les spéculations sur internet.

        L’hypothèse d’humanoïdes simiesques dans des endroits reculés a particulièrement fait travailler les imaginations. Le zoologue Bernard Heuvelmans était là aussi convaincu de la réalité de la survie d’"hommes-singes" et fut persuadé d’avoir trouvé le corps du "Bigfoot" exposé dans la glace par un forain, mais n’obtint pas la permission de l’examiner et les lecteurs qui ont lu l’hommage au sculpteur Dale Kuipers se rappellent peut-être qu’il en fut selon toute vraisemblance le créateur. Quant à son équivalent d’Himalaya, le Yéti, des scalps suggérant la partie supérieure d’une boîte crânienne conique, dont la photo a été présentée jusque dans l’encyclopédie "Au royaume des animaux" de Maurice Burton, ont été démasqués comme étant des artefacts recouverts de crin de cheval fabriqués par des moines bouddhistes, tandis que l’analyse génétique récente d’autres poils a indiqué que ceux-ci provenaient d’un ours non identifié, présentant des caractères intermédiaires entre lours blanc et l’ours polaire. Des analyses de poils d’humanoïdes américains ont donné des résultats plus énigmatiques se rapprochant de notre espèce. L’étude d’un gisement récent laisse à penser qu’un des premiers hommes, l’Homo erectus, aurait survécu jusqu’à 100 000 ans avant notre ère, ce qui n’aurait manqué de relancer les convictions d’Heuvelmans sur la pérennité de chaînons manquants à notre époque, comme l’Almasty du Caucase dont un cri défiant toute analyse a été enregistré lors d’une expédition scientifique franco-russe dirigée par la chirurgienne Marie-Jeanne Koffmann.

Un "scalp" supposé de Yéti.

        Quelquefois, la science se montre fantaisiste par son biais méthodologique. On a évoqué dans l’article « Il ne leur manque (presque) que les pattes » d'avril 2022 comment un ver plat à la position systématique très discutée, Xenoturbella qui vit dans les eaux froides et profondes de fjords scandinaves, avait été à tort considéré comme un type de gastéropode par confusion avec l’analyse moléculaire de tissus de sa proie ; les mêmes outils utilisés pour les classifications ont aussi rapproché des serpents la lamproie sans mâchoire, laquelle selon toute vraisemblance se rattache aux Vertébrés les plus ancestraux et nullement aux Reptiles.

        Dans le prochain volet de cette série d’articles, nous verrons qu’à l’époque contemporaine, les traces de la vie passée continuent elles aussi quelquefois d’inspirer les interprétations les plus fantaisistes.

PS : pour les informations sur les deux groupes d'animalcules imaginaires, ce site est redevable à cet article : http://onelephantsandbacteria.net/2016/11/02/the-scientific-imaginary-creatures-i-the-history-of-caminalcules/

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Mentionnons brièvement la disparition de deux acteurs lointainement en rapport avec notre sujet

Il avait été L’homme caméléon

Robert Duvall dans le rôle principal de THX 1138.

        Robert Duvall, acteur américain décédé le 15 février 2026, avait figuré à l’affiche de films célèbres comme Apocalypse Now et Le Parrain. L’amateur de science-fiction le connaissait surtout pour avoir été la vedette de THX1138, premier film de George Lucas, le créateur de la saga de La Guerre des étoiles. Il prêtait ses traits austères à un personnage d’une société très conformiste à l’esthétique quasi-médicale, dans lequel, à l’instar d’Alphaville de Jean-Luc Godard au rythme également lent et plutôt atoneles individus sont réduits à des numéros et qui finissait par se révolter – un sujet qui rappelle aussi avec une atmosphère encore plus réduite à la technicité et l’utilitarisme 1984À la télévision, Robert Duvall avait incarné aussi bien le Général Eisenhower qu’Adolf Eichmann pour un téléfilm racontant l’enlèvement de l’ordonnateur de la "Solution finale" afin de le faire condamner par la justice israélienne.



Robert Duvall dans le rôle-titre de THX 1138, subissant unes société complètement normalisée où l'amour est interdit (en haut avec sa compagne Maggie McOmie) et où il est sous la surveillance constante d'un petit chef joué par Donald Pleasance (à droite en bas).


Une curieuse, brève et muette apparition de Robert Duvall dans le rôle d'un ecclésiastique à l'air renfrogné qui s'adonne à la balançoire dans un parc public dans le prologue du premier remake de L'invasion des profanateurs (Invasion of the Body Snatchers) réalisé en 1978 par Philip Kaufman.

        Comme nombre de futures vedettes, Robert Duvall était apparu dans de célèbres séries fantastiques et de science-fiction des années 1960. Dans l’épisode Miniature de La Quatrième Dimension (The Twilight Zone), il joue Charlie Parkes, un visiteur de musée qui s’entiche d’une poupée figurant dans une maison miniature ; dans l’épilogue, on le retrouve lui-même changé en figurine à côté de l’objet au centre de toute son attention.

        Dans le seul épisode en deux parties d’Au-delà du réel (The Outer Limits), Les héritiers (The Inheritors), des soldats américains blessés par des balles forgées dans une météorite appliquent un plan consistant à construire un vaisseau qui emmènera des enfants handicapés sur une autre planète où ils seront guéris et pourront repeupler ce monde dont les habitants sont voués à disparaître. La mise en scène amène à croire au dévoilement progressif de l’intrigue qui n’est pas exempt d’émotion et de poésie.

        L’épisode Le Caméléon (The Chameleon) est plus incisif. Robert Duvall y interprète Louis Mace que l’armée transforme génétiquement en un extraterrestre afin d’espionner de l’intérieur ceux qui se sont posés sur la Terre, et découvre qu’ils sont juste venus réparer leur vaisseau comme ceux du Météore de la nuit (It Came from Outer Space). Il est bientôt tiraillé entre son ancienne et sa nouvelle identité, sujet similaire à celui de l’épisode The Architects of Fear, même si ce dernier avec Robert Culp dans le rôle principal est traité sous un angle plus dramatique (il a été évoqué lors de l'hommage à l'acteur), comme le remake du Caméléon de la nouvelle saison, Au-delà-du réel, l’aventure continue (The New Outer Limits) avec Clancy Brown (Highlander) très digne et émouvant dans le rôle principal.


Robert Duvall au début de l'épisode The Chameleon de la série Au-delà du réel (The Outer Limits) puis changé en agent d'infiltration extraterrestre.

Bien que marié à quatre reprises, Robert Duvall a disparu sans descendance.


Un Cain véritablement inhumain

        Tom Noonan est décédé un jour plus tôt. Sa taille d’un mètre 96 avait permis à l’acteur d’incarner des personnages inquiétants mais faussement doucereux à la manière de Julian Beck dans Poltergeist II, comme le tueur en série du Sixième Sens (Manhunter), l’assassin d’enfants qui se fait appeler par ses victimes "Le Magicien" dans La promesse (The Pledge) ou un éventreur sadique dans Last Action HeroPour l’amateur de science-fiction, il est aussi le gourou et trafiquant de drogue Cain dans Robocop 2, avec un style qui n’est sans rappeler le vrai chef de secte Raël, abattu par la police puis achevé sur ordre de la responsable de la section scientifique qui le transforme en policier cyborg que l’administration espère contrôler grâce à sa dépendance aux psychotropes. Le criminel n’était en fait que le prête-nom du vrai dirigeant du réseau, un enfant prépubère sans scrupules, dans ce film très sanglant que réalisa Irvin Kershner sous le prétexte assez fallacieux de dénoncer la violence. Le film débouche cependant sur un épilogue assez moralisateur, affirmant que le seul policier cybernétique fiable est Murphy (Peter Weller), parce que ses valeurs chrétiennes ont ancré définitivement en lui le sens du devoir. 


Tom Noonan incarne Cain, un trafiquant de drogue promis à un destin particulier dans Robocop 2.

Caïn sévit à nouveau dans Robocop 2 une fois son cerveau transféré dans une armature robotisée.

        Tom Noonan est aussi mémorable pour sa participation au pilote de la série Demain à la Une (Early Editiondans lequel il joue un braqueur de banque qui s’avère être un chômeur touchant et que Gary Hobson (Kyle Chandler) tente d'empêcher de commettre un massacre après avoir appris ce qui allait advenir grâce à un journal dévoilant l'avenir qu'il se met à recevoir tous les jours.



Gary a su apaiser et désamorcer la rancœur d'un chômeur meurtri par la vie.


Disparition d'un célèbre écrivain de science-fiction, Dan Simmons

        Disparu à l'âge de 77 ans le 21 février 2026, l'Américain Dan Simmons était un des écrivains de science-fiction les plus célèbres de ces dernières décennies pour son cycle Les cantos d'Hypérion. Cette saga composée notamment d'Hyperion, d'Endymion et de leur suite, qui confine au métaphysique voire à l'ésotérisme, met aux prises l'Humanité future de l'Hégémonie aux Extros, des humains adeptes du transhumanisme, sur fond d'Intelligence artificielle s'émancipant de ses créateurs et se sentant une mission divine pour accompagner notre espèce - la perspective d'une fusion entre la religion et la technologie avait déjà été au cœur du roman de Clifford Simak Projet Vatican XVII (Project Pope). Les Tombeaux du Temps menacent de s'ouvrir et de livrer passage aux envahisseurs, gardés par un gigantesque automate meurtrier démembrant ceux qui s'aventurent dans les parages, le Gritche, dont une reproduction de 2 mètres 43 est placée devant la résidence secondaire de l'écrivain dans Les Rocheuses. Même s'il est bien écrit, le cycle des Cantos d'Hyperion paraît parfois interminable, à l'instar de ses homologues, bien que le public prise à présent ce format loin des nouvelles dans lesquelles excellaient les prédécesseurs. Cette œuvre ne comporte pas véritablement de créatures, à l'exception du Cruciforme sommairement décrit, une création génétique par un mouvement religieux qui, fixé sur la poitrine, permet de rendre plusieurs fois la vie à un défunt.

La sculpture de l'impitoyable Gritche grandeur nature qui garde le domicile secondaire de Dan Simmons.

        Dan Simmons a aussi œuvré dans le genre du Fantastique, avec une trilogie débutée par Nuit d'été (Summer of Night) qui narre le déferlement dans une petite ville de puissances maléfiques prenant naissance au sein d'une école - ce qui n'est pas sans analogie avec le lycée de Sunnydale dans la série Buffy contre les vampires (Buffy the Vampire Slayer) de Joss Whedon. Parmi les êtres maléfiques surgissent des vers géants présentant quelque similitude avec la créature surnaturelle apparaissant dans la cave d'Aux portes de l'au-delà (From Beyond) comme évoqué en ces pages dans l'hommage au réalisateur Stuart Gordon en août 2020.

Un ver-lamproie de Nuit d'été (Simmer of Night) représenté par Wayne Barlowe.

            On renvoie le lecteur pour un compte-rendu détaillé de l'oeuvre de Dan Simmons à cette page : http://5livres.fr/dan-simmons/


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