lundi 6 juillet 2026

UN PASSÉ LIBREMENT REVISITÉ


 QUAND L'HISTOIRE NATURELLE SE PIQUE DE FANTAISIE, 6ème partie

Des chameaux microscopiques dans la roche ? 


"Comment, un chameau encore plus petit que ça selon Okamura ?.." (photo extraite du film The Amazing Colossal Man réalisé en 1957 par Bert I. Gordon - voir hommage publié ici en mars 2023).

        Dans les siècles précédents, alors que les fossiles étaient mal connus, les traces de vie préservées dans les roches se prêtèrent à bien des détournements et interprétations approximatives, comme on l’a vu dans deux chapitres précédents. Cependant, le XXème siècle n’a pas nécessairement mis un terme aux évocations saugrenues des temps les plus anciens.

        Une histoire alternative de la vie sous la loupe grossissante

        Un Japonais se livrant à l’étude des roches, Chomosuke Okamura, a révélé au monde avoir trouvé la preuve de l’existence de tout petits vertébrés dans des couches datant d’époques très anciennes. Après avoir étudié des fossiles d’algues et d’"invertébrés" s’étageant de la période ordovicienne au tertiaire, il mit en évidence ce qui lui parut être les restes d’un canard haut de seulement un centimètre. S’ensuivit dans les années 1970 et 1980 la découverte de plantes, poissons, amphibiens, reptiles dont des dragons (baptisés Fightingdraconus miniorientalis), d’autres oiseaux et de mammifères, incluant mini-chameau (Camelus dromedarius miniorientalis), mini-gorille (Gorilla gorilla miniorientalis), chien moderne (Canis familiaris miniorientalis) et finalement des humains microscopiques du Silurien (Homo sapiens miniorientalis) au sujet desquels le paléontologue écrit : « L’homme miniature de Nagaiwa a une stature représentant 1/350ème de l’homme récent, mais avec la même forme » – rappelons au lecteur que le Silurien voit l’apparition des premiers véritables poissons à mâchoire et qu’il n’existe donc à l’époque pas le moindre vertébré terrestre. Chomosuke Okamura interprète un des soi-disant fossiles comme conservant la trace de deux humains nus en train de danser dans un style contemporain, anachronisme plaisant rappelant la batte de cricket de Dawson censée avoir été forgée dans une défense de mammouth par l’éoanthrope de Piltdown évoqué dans l’article précédent de cette série.

Des pierres en forme de visages qu'Okamura n'hésita pas à interpréter littéralement.

        La thèse alternative du paléontologue japonais amateur issue de ses recherches est que les êtres du monde actuel, les humains et les animaux modernes, sont en fait apparus des centaines de millions d’années plus tôt qu’on l’enseigne, sous la forme qu’on leur connaît, mais à l’époque avec une taille infime. Ce n’est donc pas pour des raisons d’organisation tissulaire et de complexification croissante que les organismes anciens auraient vu leur taille augmenter. Le chercheur nippon publia sa propre revue, Original Reports of the Okamura Fossil Laboratory, et en adressa des copies aux bibliothèques universitaires, qui les mirent au rebut.

Chomosuke Okamura.

        Ce qu’il croyait être l’impression conservée dans la roche de "mini-créatures" du Silurien et du Permien n’était que des tracés produits par l’infiltration de composés chimiques, des pseudo-fossiles comme les fameuses dendrites qui rappellent des feuilles de fougère, l’allure de ces traces pouvant ressembler aléatoirement à des êtres vivants, tout comme les masses nuageuses qui se présentent parfois durant quelques instants sous une forme figurative avant que le vent ne les transforme et en lesquelles les enfants aiment bien reconnaître un visage ou des silhouettes animales. Ironiquement, les Anciens ne voyaient dans les authentiques fossiles que des paréidolies, de simples coïncidences entre la forme de roches et de vrais organismes vivants, le paléontologue japonais a au contraire considéré des paréidolies manifestes comme les traces de vrais animaux. La princesse qu’il a cru voir nous renvoie à La fille dans l’atome d’or (The Girl in the Golden Atom) de Ray Cummings, œuvre typique de la science-fiction américaine naïve des débuts imaginant une humanité infinitésimale que seuls les instruments scientifiques permettraient de découvrir.


Cette découpe semblant figurer une silhouette a été interprétée sans hésitation par Okamura comme un être humanoïde portant un bébé.

        Il est dommage que les études fantaisistes d’Okamura aient contribué à ostraciser davantage les amateurs en conduisant à leur proscription de l’instance internationale, on a évoqué dans un chapitre précédent des naturalistes qui s’étaient avérés brillants alors qu’ils étaient dépourvus de diplômes scientifiques, du jeune Henri-Marie Ducrotay de Blainville à Charles Walcott, des primatologues Dian Fossey et Jane Godall jusqu’à Gaël de Ploëgg, et Stephen Czekas était généralement considéré pour son sérieux et ses talents de sculpteur apprécié des musées jusqu’à ce qu’il soit la victime d’un faussaire chinois comme évoqué dans son hommage et qu’on va rappeler un peu plus loin. L’auteur du blog Pterosaurs heresies (http://pterosaurheresies.wordpress.com/) est un amateur éclairé dont les vues sont contestées mais qui étudie de manière intéressante l’anatomie comparative des fossiles avec les animaux actuels, même si en finissant par s’intéresser à la classification des animaux non vertébrés, il a finalement versé dans la biologie moléculaire dont il s’était jusqu’alors défié à juste titre, un reproche d’approximation qu’on a aussi formulé ici à l’encontre des systématiciens modernes dans une longue démonstration étayée en deux parties.


          Un nouveau Permien fantasmagorique

        Un chasseur de fossile, Mark J. Zamoyski, par ailleurs spécialiste de la biologie moléculaire à usage thérapeutique, a mis en ligne ce qu’il a exhumé dans un site qu’il attribue lui aussi à l’époque permienne et a fait appel à un artiste pour figurer l’aspect des êtres dont il dit avoir trouvé les restes tels qu’ils devaient se présenter de leur vivant. Le découvreur du site est incontestablement un passionné de fossiles et d’animaux préhistoriques, mais il est manifeste que, sans être désobligeant, son désir d’émerveillement l’emporte là aussi sur le souci d’exactitude paléontologique. Il est vrai que les périodes du Permien, et encore plus le Trias qui lui a succédé, ne sont pas avares d’animaux singuliers, mais on ne trouvera nulle part ailleurs les espèces reconstituées qui sont présentées et qui rappellent davantage les êtres figurés dans les manuels du jeu de rôles Donjon et dragons. L’auteur donne en effet manifestement à son tour dans la paréidolie, inférant à partir d’une vague silhouette pierreuse et avec beaucoup de liberté d’interprétation les contours d’un être qui serait préservé en son sein. Les scans censés en montrer la constitution interne laissent tout autant dubitatifs lorsqu’au sein d’une forme ronde qui pour lui fait plus que rappeler très approximativement une baleine, il perçoit une synapse de belle taille, c’est-à-dire la connexion entre des cellules microscopiques du cerveau qui a peu de chance de se fossiliser, à fortiori à l’extérieur du crâne. Là encore, le paléontologue se préoccupe peu de taphonomie, c’est-à-dire des conditions selon lesquelles les fossiles se forment, pour examiner si la nature de la substance minérale est bien compatible avec la conservation de parties externes non ossifiées. 

Reconstitution d'un supposé cyclope reptilien marin au-dessus du blog pierreux censé représenter ses restes.

Autre créature quelque peu exubérante issue des très libres interprétations de Mark Zamoyski.

        L’auteur se situe d’ailleurs résolument en dehors de la méthode scientifique reconnue en rejetant la perspective d’un réchauffement climatique, confondant à dessein les courtes fluctuations du Moyen Âge et les tendances à long terme – à l’époque médiévale, le petit âge glaciaire n’a pas été jusqu’à transformer la Manche et l’Océan Arctique en glaciers géants qu’on pouvait traverser à pied. On ne s’interdit pas ici d’être à l’occasion à contre-courant de la science officielle comme en témoigne la parution de la grande démonstration en deux parties précitée à l’encontre de la méthode actuelle de classement des groupes animaux, mais cet anticonformisme se base sur une étude critique rigoureuse de faits, renouant avec une tradition classique, empirique, et en matière de changement climatique, il paraît difficile de ne pas tenir compte notamment des analyses glaciologiques des carottes polaires, du recul des glaciers, et du changement de la distribution des espèces en réponse au changement des températures. On peut d’ailleurs noter que l’auteur ne donne aucun lien susceptible de permettre de le contacter, évitant ainsi de pouvoir lui présenter un contre-argumentaire sur quelque point que ce soit. Le Musée du Permien, en dépit de la présentation de l’Histoire de la vie qui l’accompagne, doit être considéré comme émanant d’une vision poétique, voire ressortissant au domaine de la science spéculative, mais qui n’a que de lointains rapports avec la vraie paléontologie, bien que l’ouvrage que l’auteur a consacré aux résultats de ses fouilles soit apparemment pris très au sérieux par ses lecteurs si on en juge par les commentaires de ceux qui en ont fait l’acquisition sur les grands sites de vente en ligne.


Le jeu des 77 erreurs : en haut un dragon supposé, en bas un canard aquatique, figurés au-dessus de la pièce d'origine censée avoir gardé la trace de l'organisme - sans être désobligeant, on doit bien admettre que ces restitution des animaux in vivo ne vont pas sans un gros effort d'interprétation empruntant essentiellement à l'imagination.

Mark Zamoyski

Les lecteurs qui, en dépit des préventions exprimées sur son caractère scientifique, souhaiteraient commander l'ouvrage de Mark Zamouysk illustré par Nicholas J. Lee : 


        Quand le faux se mêle au vrai

       Parmi les spécimens étonnants mais véritables qui sont découverts à l’occasion de fouilles paléontologiques figurent les dinosaures à plumes qu’on a commencé à exhumer depuis les années 1990, et les premiers d’entre eux furent trouvés dans des couches crétacées en Chine. Stephen Czerkas, célèbre paléontologue amateur et sculpteur auquel il fut rendu hommage suite à sa disparition*, fut un des premiers à s’enthousiasmer pour cette nouvelle branche de la gent dinosaurienne et il décrivit un fossile d’Archeoraptor. Le fossile présentait la région antérieure d’un oiseau contemporains des dinosaures, Jeholornis, et la longue queue du dinosaure Microraptor, il représentait donc le chaînon manquant idéal pour illustrer de quelle manière la gent aviaire s’était différenciée d’ancêtres dinosauriens du groupe des Dromaeosaures. Un paysan chinois affirma qu’il l’avait trouvé dans son champ et le vendit à un marchand local en 1997. Le fossile acquit une grande notoriété, de sorte que les éditeurs du magazine National geographic en firent l’acquisition pour 80 000 dollars, avec une assurance d’un montant de 1,6 millions de dollars. La revue rendit finalement le fossile à la Chine après qu’il apparut qu’il avait été importé illégalement, mais non sans avoir auparavant procédé à une analyse du spécimen, qui fut baptisé Archaeoraptor liaoningansis. L’étude fut refusée par les revues Science ainsi que Nature, mais National geographic consacra néanmoins un article à la découverte. Quelques mois plus tard, les doutes sur l’authenticité du fossile furent confirmés par le chercheur Xu Xing ; le fermier avait trouvé à deux emplacements différents les pièces essentielles du fossile et les avait collées l’une à l’autre de manière à pouvoir présenter un bel exemplaire afin d’en tirer un bon prix – un examen plus détaillé recensa même pas moins de 88 pièces assemblées ! La vérité porta atteinte à la réputation de tous ceux qui avaient accordé crédit à cette chimère paléontologique. Le montage était toutefois habile puisque depuis ont été exhumé nombre de fossiles de dinosaures pourvus de plumes, certains remontant même à la fin du Trias, soit au moment de l’apparition des dinosaures, n’étant pas tous nécessairement associés à la lignée des ancêtres directs des oiseaux.

Reconstitution du supposé Archeoraptor;

      Un autre paléontologue, l’Indien Wisha Gupta de l’université du Penjab, a par cotre manipulé sciemment de réelles découvertes, tentant de faire accroire qu’il avait mis à jour nombre de fossiles au Népal et dans l’Himalaya, jusqu’au jour où d’autres chercheurs s’aperçurent qu’il n’y avait aucune trace de fossiles sur les sites indiqués, que les roches sédimentaires ne correspondaient pas à la datation indiquée, et que les photographies des fossiles figurant dans ses publications provenaient de spécimens de collections rassemblées à New-York.

             Dans le prochain article de cette série, nous verrons que d'autres faux paléontologiques s'inscrivent quant à eux dans une vision très orientée.

*Hommage à Stephen Czerkas : http://creatures-imagination.blogspot.com/2015/03/le-3eme-type-de-rencontres.html

*



Décédé le 13 avril 2026 à Gijon en Espagne à l’âge de 82 ans, Ian Watson était un écrivain américain de science-fiction. Il est connu pour ses romans de science-fiction comme L’enchâssement et L’inca de Mars, lesquels mettent au premier plan des théories sur un langage dont les phrases sont imbriquées comme des poupées gigognes ainsi que l’évocation de cultures non européennes, le tout mâtiné de l’expérience psychédélique de la drogue que l’auteur a consommée. Dans ce deuxième roman, les masses extraterrestres informes du Grex se regroupent pour symboliser les transformations des structures linguistiques et sociales tandis que la poussière tombée de Mars transforme un Amérindien en l’Inca du titre. Ian Watson a aussi écrit des romans d’horreur ayant été jugés trop radicaux et subversifs pour paraître aux États-Unis. Très volubile, il pouvait dans une conférence passer sans transition de théories psycholinguistiques à la technique de chasse des orques épaulards. Il a écrit une trilogie de romans pour l’univers des jeux Warhammer 40.000 et est crédité du scénario du film de Steven Spielberg A. I.


Entre Dune et SolarisLa voix de Wormwood (A Speaker for the Wooden Sea) en 2002 : une planète recouverte d'un océan de bois, peuplée de vers géants et avec une intelligence extraterrestre dans ses profondeurs.

Un roman d'horreur, The Fire Worm, qui évoque le thème du SIDA.

*

dimanche 15 mars 2026

ON LE CONSIDERAIT COMME LE PLUS GRAND DES MARIONNETTISTES

 
Le concepteur de créatures et animateur Lyle Conway fier de poser avec une tête mécanisée du végétal glouton au centre de la comédie musicale La petite boutique des horreurs (The Little Shop of Horrors) en 1985.

        Le concepteur visuel, sculpteur et marionnettiste Lyle Conway est décédé ce 4 mars 2026. Il était aussi peu connu du grand public qu’il était très estimé de la profession, même s’il ne travaillait plus pour le cinéma depuis des décennies. Il était plus particulièrement admiré comme un marionnettiste de génie.

           A la poursuite des passions de l'enfance
    
Lyle Conway à l'âge de 8 ans, entouré de marionnettes.

        Lyle a grandi dans la banlieue Sud Ouest de Chicago. Il manifesta enfant son intérêt pour l’univers de la Fantaisie, à travers notamment la série télévisée à base de marionnettes du début des années 1950, Kukla, Frand and Ollie, dont il reproduisit les personnages à partir de matériaux présents au domicile. Le modèle miniature de gorille animé en 1933 par Willis O’Brien pour le film King Kong lui fit prendre conscience des possibilités qu’offrait le cinéma pour créer des mondes imaginaires. L’artiste confia à ce propos qu’il avait toujours souhaité faire de l’animation image par image, mais l’occasion ne se présenta pas – quoiqu’il y eut quelques séquences en relevant dans des films auxquels il apporta sa contribution, La Petite boutique des horreurs (The Little Shop of Horrors) et The Blob.

        Après avoir suivi une formation dans une école d’art et avoir présenté ses travaux dans des galeries d’art qui lui valurent de nombreux prix de l’Institut d’Art de Chicago, Lyle Conway gagna sa vie durant quatre années comme travailleur social. Il fut ensuite employé comme concepteur visuel pour une compagnie de jouets et eut par ailleurs l’occasion de réaliser des prothèses à Broadway pour un personnage de la pièce Warp de Stuart Gordon (futur réalisateur de Reanimator et d’Aux portes de l’au-delà auquel fut consacré ici un long hommage en août 2020). Il décida finalement de prendre l'avion pour Hollywood dans l'espoir d'intégrer le domaine des effets spéciaux et il fut engagé séance tenante par le célèbre Gene Warren – connu notamment pour les séquences d’attaque des soucoupes volantes dans La Guerre des mondes (War of the Worlds) produite par George Pal. Sa compagnie Excelsior Studio lui confia la sculpture de centaines de lettres gonflant et brunissant pour une publicité de la société agro-alimentaire Pillsbury, une tâche fastidieuse, mais qui lui permit de débuter dans le domaine. Il sculpta ensuite les créatures extraterrestres humanoïdes de la petite production de Charles Band  Le jour de la fin des temps (The Day the Time ended) destinées à être animées par Jim Danforth et David Allen – la carrière de ce dernier a été récapitulée ici en novembre 2023 à l’occasion du dossier sur l’épopée de son projet The PrimevalsL’artiste confia à ce sujet qu’il avait toujours souhaité faire de l’animation image par image, mais l’occasion ne se présenta pas – quoiqu’il y eut quelques séquences en relevant dans des films auxquels il apporta sa contribution, La Petite boutique des horreurs (The Little Shop of Horrors) et The Blob. Il avait conçu un modèle miniature de Martien à quatre bras au début des années dans la perspective déçue d'adaptation à l'écran de l'épopée de John Carter imaginée par Edgard Rice Burroughs.

Lyle Conway (au fond à droite) fait admirer ses modèles en glaise de monstres extraterrestres du Jour de la fin des temps (The Day the Time ended) avec vraisemblablement l'animateur David Allen au premier plan sur la droite.




Les modèles achevés sculptés par Lyle Conway, celui du petit extraterrestre humanoïde à tête conique et les deux êtres d'allure reptilienne, la plus massive étant ici présentée dans une posture quadrupède. 

Lyle Conway fignolant sa marionnette miniature représentant un Martien vert à quatre bras, un Thark, pour un projet d'adaptation du livre John Carter sur Mars d'Edgar Rice Burroughs à la fin des années 1970 - apparemment, c'est un mâle...

        Il appela Dick Smith afin de postuler pour intégrer l’équipe chargée des effets spéciaux de maquillage du film Au-delà du réel (Altered States) de Ken Russell, lequel lui répondit qu’elle était à présent au complet et lui conseilla de contacter Jim Henson. Il prit l’avion pour New-York et celui-ci le recruta pour une collaboration qui se poursuivit sur un long terme. Il commença par sculpter des marionnettes pour The Muppet Show, en particulier le personnage de Miss Piggy la Cochonne pour la cinquième saison du spectacle télévisé en 1980 et pour son adaptation cinématographique The Great Muppet Caper en 1981. Il fut aussi engagé par le plus célèbre animateur image par image, Ray Harryhausen, qu’il avait rencontré sur Sinbad et l’œil du tigre (Sinbad and the Eye of the Tiger), pour sculpter un buste détaillé du monstre marin dénommé Kraken, de manière à pouvoir obtenir un rendu précis et qui demeurera la plus grande création à laquelle l’animateur a donné vie.

Lyle Conway sur un Muppet.

Le buste du Kaken du Choc des Titans (Clash of the Titans).



         Une recrue de Jim Henson

        Lyle Conway retrouva Jim Henson pour l’incroyable projet Dark Crystal (The Dark Crystal), un prodigieux conte. Durant plusieurs mois de préproduction à New-York, il fit partie de l’équipe chargée de transformer les concepts visuels du dessinateur Brian Froud en prototypes, à l’exception des Skeksés dont l’artiste avait déjà fixé les traits en trois dimensions avec sa maquette. Pour les autres personnages, les sculpteurs étaient encouragés à ajouter des détails, et ils s’attachaient à s’éloigner le plus possible de l’allure des Muppets. Lyle Conway rallia le nouveau site de la société à Londres et il consacra trois ans de labeur intensif au film qui mobilisait 60 personnes, avec la division des animatroniques dirigée par Sherry Amott et le département du travail du latex supervisé par Tom McLaughlin qui employa 4 tonnes de ce matériau, et sous la direction duquel œuvra Lyle Conway comme sculpteur. Celui-ci veillait lors du remplacement de la glaise dans le moule par du latex à ce que cette couche ne soit ni trop fine ni trop épaisse afin de permettre aux mécanismes sous-jacents de fonctionner, faute de quoi il fallait recommencer le processus.

Lyle Conway devant une Chauve-souris du Cristal de Dark Crystal, la main posée sur un Skesès, tandis que Jim Henson se tient devant un Echassier du vent ; devant les membres de l'équipe, d'autres créatures du film, un Mystique ou UrRu et les petits Podlings.

        Avec Frank Oz, co-responsable du film et marionnettiste qui animera aussi Yoda sur L’Empire contre-attaque (The Empire strikes back), il développa l’animation radio contrôlée ainsi que par câbles. Il fut particulièrement responsable de la création du personnage d’Aughra sur lequel le créateur de l’univers de Dark Crystal Brian Froud n’avait pas le temps de travailler, ainsi que du Grand Chambellan, le chef des Skeksès. Avec ses trois collaborateurs immédiats, Ted Krzanowski, David Barclay et Gagam Gravin, Lyle Conway eut la tâche de créer pas moins de 27 personnages en neuf mois. Cet emploi du temps très intense l’amena à trois reprises à se sentir vidé de toute force, avant de se reprendre rapidement à chaque fois, retrouvant sa motivation en jouant avec un mécanisme.


Lyle Conway façonna dans la glaise la face du personnage d'Aughra dans Dark Crystal, préalablement au moulage, puis le personnage prêt à tourner, en dessous, avec Lyle Conway, à gauche, apportant la dernière retouche


Le sculpteur affinant les traits des modèles en glaise de deux Skeksès de Dark Crystal, l'effrayant Grand chambellan et le Skeksès gourmand en dessous.

Outre Aughra et des Skeksès, Lyle Conway se chargea aussi de créer les Urseks, les grands humanoïdes de l'épilogue qui résultent de la fusion entre UrRus et Skeksès après avoir été jadis séparés en deux fractions antagonistes, respectivement l'une contemplative et l'autre cruelle. On reconait le scumpteur à la gauche de Jim Henson.

Gros plan sur l'Ursek qui parle avec le héros du film, Jen le Gelfling, à la fin de l'histoire, lui révélant le passé chaotique de sa race qu'il a résolu en reconstituant l'intégrité du cristal lors de la Grande Conjonction astronomique. Dans la version d'origine, c'est Lyle Conway qui lui prête sa voix.

        Durant son travail sur Dark Crystal, Lyle Conway eut l’opportunité de rencontrer le marionnettiste Burr Tillstrom, créateur de la série Kukla, Frand and Ollie qu’il chérissait et son ravissement fut total lorsque l’idole de son enfance lui demanda de recréer le personnage d’Ollie. On peut d’ailleurs relever que ceux qui s’appliquent avec tant de perfectionnisme à porter l’univers du Merveilleux au cinéma ne rompent jamais avec l’imaginaire enfantin, de la même façon, Jim Henson a consacré la majeure partie de son temps à donner vie à des séries télévisées pour le jeune public telles que le Muppet Show, 1 rue Sésame (Sesame Street), Fraggle Rock, ou encore Dinosaures (Dinosaurs) et Ray Harryhausen quitta provisoirement sa retraite pour superviser la recréation image par image par deux grands admirateurs de sa fable alors inachevée inspirée de Jean de la Fontaine Le lièvre et la tortue.


             Il faisait parler les oiseaux et les plantes

        Producteur de Dark Crystal, Gary Kurtz employa Lyle Conway sur Oz, un monde extraordinaire (Return to Oz) produit par la compagnie Disney. Il supervisa la conception des créatures, notamment Jack tête de citrouille et la poule parlante Billina, son personnage préféré. Différentes versions furent créées et pas moins de cent articulations rien que pour la tête furent conçues. Il aussi élaboré le personnage de Tik Tok, un cauchemar pour l’interprète Michael Sundin, replié dans le corps de l’automate, à l’envers avec sa tête entre les jambes et marchant à reculon tandis qu’un moniteur télévisé lui renvoyait l’image à l’envers du monde extérieur. On doit encore à Conway la réalisation d’une curieuse monture, Gump, constituée d’un canapé, de deux branches de palmier comme ailes et d’une tête empaillée d’élan, auquel il prêta sa voix dans la version originale, du personnage de Jack à tête de citrouille et de trois figures réminiscentes du film précédent, Le magicien d’Oz (The Wizard of Oz), l’Épouvantail, l’Homme de métal et le Lion peureux qui sont la raison pour laquelle Dorothy revient au Pays d’Oz.

Lyle Conway sur la tête de l'épouvantail d'Oz, un monde extraordinaire (Return to Oz).




La laborieuse élaboration de la poule Billina d'Oz, un monde extraordinaire, de l'armature mécanique jusqu'au rendu final, un animal plus vrai que nature emplissant de fierté son créateur.


Quand on voit la contorsion s'apparentant à de la torture de l'animateur chargé de faire mouvoir l'automate Tik Tok dans Oz, un monde extraordinaire, on peut se demander s'il a gardé de l'expérience un aussi bon souvenir que celui dont semble se prévaloir Lyle Conway (en dessous).

        Lyle Conway réintégra l’équipe de Jim Henson pour Dreamchild. Six créatures furent conçues en quatorze semaines pour un budget très réduit. « Le travail a représenté un quart de celui de Dark Crystal, mais dans un délai dix fois plus court » expliquait-il. Il veilla non seulement à respecter le caractère des illustrations qu’avait livrées le dessinateur John Tenniel pour les romans de Lewis Caroll, mais rendit même les personnages encore plus réalistes au point qu’ils apparaissent inquiétants. Ainsi, après s’être documenté, il s’inspira pour le Chapelier fou des stigmates de l’empoisonnement au mercure dont pâtissaient les représentants de la profession et pour le Lièvre de Mars, s’avisa que cette saison correspondait à celle de la reproduction et reproduisit donc la trace des blessures que les mâles rivaux peuvent s’infliger à cette occasion. L’absence de fourrure du griffon lui confère une forme de nudité plus troublante étant donné que la morphologie du corps est celle d’un être humain. En 1986, Lyle Conway créa un nouvel oiseau réaliste pour le téléfilm Red Crow and The Ghost Ship.

Alice (Coral Browne) devenue une femme âgée au crépuscule de sa vie est entraînée dans des visions oniriques la confrontant aux personnages des histoires qu'inventait pour elle le révérend Dodgson connu sous le nom de plume de Lewis Caroll, ici entre la fausse tortue en pleurs et le griffon dans la tête rappelle celle des Skeksès de Dark Crystal, dans Dreamchild.

Le visage marqué du Chapelier fou de Dreamchild, issu de l'imaginaire de Lewis Carroll

Un personnage disgracié et mélancolique, la "Fausse Tortue". 

La chenille fumeuse de calumet est vraisemblablement la seule créature de Dreamchild qui soit plus comique que dérangeante.

        Le film qui consacra l’excellence de Lyle Conway dans toute la profession fut son travail pour La Petite boutique des horreurs (The Little Shop of Horrors) qui lui valut d’être proposé aux Oscars dans la catégorie des effets spéciaux visuels. Pour sa comédie musicale inspirée du petit film homonyme de Roger Corman et plus encore de la comédie musicale théâtrale de Broadway qui en était inspirée, Frank Oz fit appel à lui en souhaitant que la plante carnivore devenue gigantesque, surnommée "Audrey 2" par le fleuriste qui la cultive, bénéficie d’autant d’autonomie de mouvement que possible. Le réalisateur désirait aussi qu’elle fut essentiellement comique pour coller au ton de l’histoire, tandis que Lyle Conway désirait la rendre aussi effrayante que possible ; le créateur d’effets spéciaux convint d’un compromis entre les deux approches.

Lyle Conway auprès de sa plante.

        Différents prototypes furent réalisés afin d’envisager les meilleures possibilités d’obtenir les effets désirés. La plante et sa gueule étaient animées par un marionnettiste tandis que les lèvres étaient contrôlées par câbles dissimulés sous le plateau, l’objectif étant de les synchroniser avec les paroles censées être prononcées par ce végétal mutant capable de parler pour réclamer qu’on le nourrisse, grâce notamment aux compétences techniques de Mak Wilson. La difficulté d’animer avec suffisamment de force des lianes très longues et fines fut résolue par l’adjonction de petits disques en leur sein leur conférant plus de maintien et traversés par les câbles. Quelque peu à la manière de Michael Sundin dans Oz, un monde extraordinaire, Anthony Asbury qui animait de l’intérieur la mâchoire d’Audrey II se trouvait dans une position assez inconfortable. Richard Conway, un homonyme, effectua quant à lui un travail consistant pour concevoir nombre de maquettes miniatures de bâtiments pour montrer durant une dizaine de minutes la descendance de la plante envahir et ravager le monde après avoir tué le couple vedette, une fin qui s'avéra trop sombre et en contradiction avec le ton plus léger de l'œuvre pour être conservée après le retour négatif suite à des projections tests dans trois villes différentes. 

Lyle Conway au fond, second à partir de la droite, supervise l'animation par les marionnettistes du colossal végétal lors d'une scène d'interaction avec l'actrice principale, Ellen Greene (Audrey, dont le prénom est conféré à la plante singulière).


          Premières désillusions

        Lyle Conway devait superviser le travail des différentes équipes sur le remake de The Blob. Son travail ayant déçu, il dut quitter le tournage, bientôt suivi du responsable des miniatures, Greg Jein. La production avait en réalité modifié le planning de tournage des effets spéciaux, escamotant la phase prévue de postproduction, et on lui commandait parfois un trucage le matin pour l’après-midi, alors que chaque type de scène requérait des effets spéciaux spécifiques. Très méticuleux, Lyle Conway se sentait extrêmement frustré de ne pouvoir procéder à des expérimentations et essais avant le tournage, d’autant plus que le réalisateur Chuck Russell ne venait pas superviser les plans.

        Le sculpteur avait réalisé en caoutchouc la créature informe dénommée Blob pour les plans dans lesquels celui-là demeurait à peu près immobile. Pour les autres, il l’avait conçue comme un édredon, une sorte de toile de soie remplie de poches pas plus grandes qu’un ravioli, dans lesquelles on injectait une substance visqueuse alimentaire, de la méthylcellulose qui traversait la soie et la rendait invisible, un processus d’injection qui avait cependant l’inconvénient de nécessiter beaucoup de temps. La composition du méthylcellulose comportant beaucoup d’eau, il n’était pas aisé pour les marionnettistes de déplacer de différentes manières cette création pour donner l’impression d’une masse fluide étant donné qu’elle pesait un certain poids et n’était pourvue d’aucun dispositif mécanique, à l’exception de celui d’un tentacule pour certains plans, puisqu'il avait finalement été opté pour des systèmes hydrauliques. De plus, elle laissait des traces d’humidité, amenant à nettoyer le décor entre chaque prise. 

La monstruosité informe au centre du remake de The Blob, initialement conçue par Lyle Conway.

La structure en "édredon" finalement agencée par Lyle Conway, utilisée après son départ - préparation de la scène dans les égouts à l'issue de laquelle un jeune garçon trouvera une mort effroyable, étant digéré vivant grâce aux maquillages de Tony Gardner.

        Le départ précipité de Lyle Conway amena le responsable des effets spéciaux de maquillage Tony Gardner à se charger lui-même de la scène dans laquelle le jeune étudiant sportif qui a emmené dans un centre de soins la première victime de la créature se trouve être sa proie suivante ; lorsque sa petite amie jouée par Shawnee Smith le découvre, il est déjà englouti dans la masse gélatineuse et en lui tendant les mains, elle ne peut retenir qu’un bras de l’infortuné qui disparaît complètement dans le prédateur glouton à l’issue de cette séquence particulièrement horrifiante. C’est en revanche Lyle Conway qui s’était chargé d’une autre scène spectaculaire et choquante dans laquelle un employé qui tente de déboucher un évier est aspiré par le monstre tête la première et finit par disparaître entièrement dans la canalisation.

Le monstre informe surgit d'un évier telle une main gélatineuse, liquéfiant en quelques instants sa victime jusqu'à bientôt la faire disparaître dans les canalisations sous le regard horrifié de sa patrone.


          Une carrière écourtée pour une raison tristement banale

        En 1998, le célèbre maquilleur Rob Bottin, avec lequel il partageait un souci de discrétion sur sa vie personnelle, fit appel à ses talents pour Un cri dans l’océan (Deep Rising) afin qu’il peigne la texture réaliste des tentacules d’un monstre marin. Malheureusement, le réalisateur Stephen Sommers, qui n’avait déjà pas prévu de faire construire une version complète de la créature même en version miniature (comme pour les plans sous-marins de Loch Ness en dépit d’une superbe animatronique) perdit patience en découvrant la minutie avec laquelle l’équipe se consacrait à sa mission. Il décida finalement que les tentacules eux-mêmes seraient conçus par infographie pour gagner du temps. Rob Bottin, laconique, lui répondit que ce serait finalement plus cohérent que tout soit exécuté virtuellement et il abandonna la production, entraînant avec lui le départ de ses collaborateurs dont Lyle Conway. Cet épisode lamentable est très significatif de l’irrespect du nouvel Hollywood pour ses plus grands artisans qui œuvraient à la suspension de l’incrédulité - le lecteur se souvient sans doute comment les producteurs ont remplacé les effets spéciaux concrets agencés par l’équipe d’Alec Willis et de Tom Woodruff sur le préquel de The Thing contre la volonté du réalisateur lui-même et que les monstres de Prometheus ont aussi été retouchés virtuellement.

       La même année, Lyle Conway apparut à l’écran dans le film de vampire Blade, incarnant le personnage de Reichardt, le chef d’une bande de vampires. On rapporte qu’en 2004, le réalisateur Sam Raimi lui aurait demandé d’effectuer des expérimentations dans la perspective de créer des bras mécaniques tentaculaires pour le personnage de Dr. Octopus dans Spiderman 2 avant que l’atelier Edge FX de Steve Johnson soit engagé pour réaliser l’artefact. En 2009, Lyle Conway retrouva une dernière fois l’atelier de Jim Henson pour participer à la confection des têtes mécaniques des créatures de l’adaptation du conte pour enfants Max et les Maximonstres (Where the Wild Things are).

Une implication inattendue au cinéma pour Lyle Conway, celui du chef des vampires dans le film Blade.

   Lyle Conway fait partie de ces génies des effets spéciaux qui, sans avoir nécessairement obtenu la reconnaissance du public, se comptaient parmi les magiciens du cinéma et avaient acquis un grand respect au sein de leur milieu ; comme nombre d’autres grands noms tels Rob Bottin et Rick Baker, il a été poussé à une retraite forcée par les producteurs et des réalisateurs préférant la facilité des trucages infographiques. Parmi ses collaborateurs, Neal Scanlan a mené une belle carrière ; avec Nick Dudman qui s’est chargé des effets spéciaux mécaniques de la saga d’Harry Potter et Neill Gorton qui se consacre à la série Dr Who, il est actuellement un des grands noms en activité des effets spéciaux britanniques et a notamment apporté sa contribution aux nouvelles moutures de La guerre des étoiles (Star Wars) ainsi qu’à Prometheus. Les passionnés de cinéma fantastique devraient se souvenir de l’investissement passionné de Lyle Conway pour faire croire à l’impossible les spectateurs des salles obscures, et c’est tout naturellement que le présent site se devait d’honorer sa mémoire.

Lyle Conway, encore un grand nom des effets spéciaux concrets qui nous quitte.


*