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samedi 28 février 2026

ZOOLOGIE FACETIEUSE

  QUAND L'HISTOIRE NATURELLE SE PIQUE DE FANTAISIE, 5ème partie


Un arbre phylogénétique fantaisiste avec le groupe imaginaire des Rhinogrades inclus entre les rongeurs et les éléphants - et à gauche, le "Marsupilami" créé par le dessinateur Franquin.

        Les faux animaux naturalisés n’ont pas tout à fait disparu à l’époque moderne. Un chasseur suédois nommé Hakan Dahlmark avait prétendu avoir abattu en 1874 un animal hybride qui était pour moitié une hase (femelle du lièvre) et pour moitié un coq de bruyère. Pour son anniversaire, son neveu lui offrit en 1907 une peinture qu’il avait réalisée d’après sa description, et Dahlmark fit don de celle-là avant sa mort à la société de préservation historique de la région de Medelpad. Le nouveau directeur de la société, Carl Erik Hammarberg, demanda à un taxidermiste renommé, Rudolf Granberg, de créer un spécimen de toutes pièces que le public vint voir en nombre bien que le caractère manifestement fabriqué de l’animal naturalisé apparaisse manifeste à l’immense majorité des visiteurs. L’animal, connu sous le nom de" skvader", est devenu très populaire comme son cousin le "jackalope", un lièvre portant des bois de jeune cerf tout aussi trafiqué (il a cependant existé dans les temps préhistoriques à défaut de ces lagomorphes fictifs un rongeur véritable, l’épigaulus, qui portait deux cornes sur son museau, ainsi qu’un tatou cornu, le Peltephilus).

Un spécimen naturalisé de "skvader".

        Si ces deux chimères sont plutôt objets de railleries, une farce que les habitants du cru tentent de faire accroire aux touristes, un autre animal trafiqué suscite en revanche la peur au Mexique. Nommé Chupacabra, cet être né d’une légende contemporaine est réputé boire le sang des chèvres tels un vampire. Beaucoup le redoutent mais sa description est extrêmement variable, d’un chien féroce à un humanoïde démoniaque ou extraterrestre, et on a aussi prétendu qu’il était ovipare. Plusieurs cadavres furent ainsi prétendument identifiés comme celui du monstre, du canidé hirsute à un petit humanoïde censé être extraterrestre et assimilé à la créature dont le découvreur qui prétendait l’avoir tué fut forcé de reconnaître à la suite de tests génétiques qu’il s’agissait du cadavre d’un singe mort dans un zoo qu’on avait modifié de manière à le faire passer pour la petite créature effrayante. Il en va de même pour une tête effrayante décapitée que tout porte à croire n’être qu’une création d’un artiste expérimenté, Charlie White, et de fausses sirènes sont à nouveau à la mode, élaborées par des artistes qui tentent parfois de faire croire au public à leur réalité. On peut considérer sans grand risque que le Chupacabra est une créature surnaturelle issue de légendes locales récentes et non d’un être ayant quelque fondement de réalité.  

Une tête de Chupacabra digne des meilleurs films d'épouvante.

        Il ne manquait qu’un scientifique pour prêter sa crédibilité à des animaux fictifs et c’est à cette tâche que s’employa le zoologiste allemand Gerolf Steiner de l’Université de Karlsruhe en faisant paraître en 1961 sous le pseudonyme d’Harald Stümpke une étude sur un groupe d’animaux imaginaires, dont la version française fut préfacée par Pierre-Paul Grassé, confrère très renommé dans les années 1950 sous la direction duquel parut la monumentale collection du Traité de zoologie, œuvre de référence en une trentaine de volumes de plusieurs milliers de pages chacun, couvrant tout le règne animal. Selon cette étude, Anatomie et biologie des Rhinogrades, un soldat suédois qui se serait enfui d’un camp japonais en 1941 aurait trouvé refuge sur une petite île du Pacifique isolée où un groupe de mammifères se serait diversifié, à la manière des pinsons des Galapagos étudiés par Darwin, en développant particulièrement leur appendice nasal – d’où leur appellation de Rhinogrades, désignant "ceux qui déplacent en usant de leur nez". L’archipel aurait disparu en 1956 à la suite d’un essai nucléaire effectué à proximité, causant l’extinction du groupe et la disparition de toute preuve de leur existence. L’étude recensant un grand nombre de genres est assortie de fausses références, à la manière des ouvrages imaginaires que l’écrivain Lovecraft cite souvent dans ses récits en tête desquels le "Necronomicon" et auxquels certains lecteurs sont enclins à accorder quelque crédit (la collection "J’ai lu" avait même fini par publier une parution sous ce titre dans sa série "L’aventure mystérieuse"). A la fin de la préface au livre du supposé Harald Stümpke, le scientifique et zoologiste réputé Pierre-Paul Grassé prévenait néanmoins le lecteur le plus critique par cette apostrophe : "Mais pour conclure, Biologiste, mon bon ami, souviens-toi que les faits les mieux décrits ne sont pas nécessairement les plus vrais". 

Un faux schéma scientifique montrant le squelette d'une espèce de Rhinograde, Optoteryx volans, lequel, comme l'indique sa dénomination, a aussi développé ses oreilles qui lui permettent de voler.


Prolongeant l'imposture, cette fois sans nier la supercherie, des musées ont présenté des exemplaires naturalisés factices de Rhinogrades comme ici à Perpignan, avec la fabrication du squelette d'Optoteryx volans d'après l'illustration au-dessus, ainsi qu'un faux exemplaire naturalisé.

Le musée zoologique de Strasbourg n'est pas demeuré en reste avec ce Dulcicauda, qui piège des insectes à l'aide de son abondante sécrétion nasale émise par son appendice nasal proéminent.

        Certains estiment que la raison pour laquelle Pierre-Paul Grassé a cautionné cette mystification aurait été de tourner en ridicule la théorie de Darwin alors qu’il serait lui-même demeuré attaché à la vision antérieure du transformisme postulée par Lamarck – lesquelles pourtant, si elles s’opposent sur les modalités de transformation des espèces, la seconde privilégiant davantage l’hérédité que la sélection par la concurrence, se rejoignent sur le constat que les espèces se modifient au cours du temps pour mieux s’adapter à leur milieu, de sorte que cette satire aurait pu plus naturellement séduire les créationnistes, comme le Turc Haroun Yayha qui moque la zoologie prospective de Dougal Dixon comme n’étant qu’une illustration supplémentaire de l’imagination manifestée par les évolutionnistes. 


Une édition française et en dessous, l'auteur de la préface, Pierre-Paul Grassé derrière son microscope.

    L’appendice nasal des Rhinogrades ou "nasarium" présente un aspect varié, certains sont pourvus d’un jeu d’excroissances qui évoque une corolle pour piéger les insectes comme chez le Ranunculonasus et le corbulonase, d’autres les engluent avec leurs sécrétions comme "Dulcicauda", d’autres comme le polynase ont un appendice ramifié et mobile capable de capturer les proies à la manière de tentacules, tandis que l’"Otopteryx" a aussi développé ses oreilles ossifiées au point de pouvoir les utiliser pour voler. Et cependant, la trompe de l’éléphant et le nez du nasique mâle sont de véritables appendices nasaux qui sont tout autant surprenants que ceux de son ordre fictif de mammifère, tandis la musaraigne éléphant et les desmans, pourvus d’un très long nez, ainsi que celui divisé en appendices digitiformes d’un autre insectivore, le condylure étoilé à l’instar de celui du polynase, ne sont pas si éloignés de l’allure de ces petits animaux imaginaires qui auraient pu finalement, pour au moins une partie d’entre eux, exister. Des musées ont depuis concrétisé davantage la réalité prétendue de ces créatures en proposant de faux exemplaires aux visiteurs.


Illustration représentant le Polynase Eledonopsis au nez ramifié et tentaculaire.

        Ces Rhinogrades ne représentent pas le seul groupe zoologique fictif même s’il est le plus célèbre. D’autres ne relèvent en revanche pas d’un canular mais ont été créés ouvertement comme des modèles afin de mieux visualiser les processus évolutifs menant à la différenciation des espèces. Un spécialiste des Acariens, Joseph H. Camin, inventa au début des années 1960 le groupe des Caminalcules, de petits animaux au nom décliné du sien, dessinant différentes lignées s’étant différenciées en fonction de leur mode de vie, nage, enfouissement ou encore vie terrestre, incluant 29 espèces vivantes et 48 formes éteintes. Camin adressa notamment une copie de ses créations à son collègue Robert S. Sokal en 1970, et quatre ans après la disparition de son auteur, ce dernier fit paraître en 1983 quatre articles remarqués traitant des Caminalcules dans la revue officielle consacrée à la zoologie systématique. Ces écrits alimentèrent la réflexion d’évolutionnistes cherchant à identifier plus précisément la manière par laquelle les caractéristiques des organismes se transforment pour constituer de nouveaux types, notamment les incidences de l’appréhension de ces mécanismes et de la phylogénie de l’ensemble du groupe lorsqu’on introduit des formes fossiles, fournissant également matière à des exercices en lycée et dans les premières années du cursus universitaire, permettant par exemple de souligner le phénomène d’évolution convergente au travers de ce modèle expérimental. Un autre groupe imaginaire fut proposé de manière similaire en 1993 par Ulrich Wirth, les Didaktozoaires qui, comme leur appellation l’indique, sont destinés à proposer une vision simplifiée des mécanismes évolutifs à partir d’organismes encore plus rudimentaires.

    

Zoologie fictive : en haut, des Caminalcules, en bas des Didaktozoaires.

              Le goût du véritable canular zoologique s'est quant à lui maintenu dans les toutes dernières années, ainsi que le démontre la tentative le 1er avril 2018 de ranimer la crédulité pour le curieux squelette de licorne bipède de Magdeburg, "Monoceros mandaciloquus", évoquée en septembre 2025 à l'occasion de la troisième partie de cette série d'articles. L'année suivante, un chercheur japonais a révélé la découverte et la capture d'un représentant d'une nouvelle espèce de mammifère fouisseur au corps nu et serpentiforme, qu'il a pu examiner aux rayons X.  En dépit du ton très sérieux de l'article, le nom du découvreur signifiant "poisson d'avril" en japonais ne pouvait manquer d'éveiller la suspicion du lecteur nippon.    

        Le mammifère fictif est visiblement inspiré de l’hétérocéphale, un rongeur sans poil et au corps allongé d’Afrique vivant au sein d’une colonie souterraine rappelant celles des insectes sociaux, même si l’article précise qu’il n’est en rien apparenté à ce "rat-taupe nu", mais selon la conformation de sa dentition, se rapprocherait d’un groupe de mammifères primitifs contemporains des dinosaures qu’on appelait traditionnellement des Triconodontes en raison des trois crêtes surmontant leurs molaires, d'où son nom d'"Ophiotriconodon", le "Triconodon-serpent". L’idée qu’un animal appartenant à un groupe disparu ait survécu en se maintenant dans une niche écologique marginale correspond tout à fait à ce que l’on connaît des fossiles vivants dont le plus célèbre exemple est le cœlacanthe, représentant actuel du groupe des Crossoptérygiens qui s’est réfugié dans des eaux assez profondes où la concurrence est moindre. L’auteur pousse la tendance à l’élongation au maximum à la manière des amphisbènes, des lézards fouisseurs au corps cylindrique apparentés aux serpents, notamment le bipes à deux pores mexicain qui a conservé une toute petite paire de pattes non loin de la tête, et cette évolution se retrouve chez beaucoup de sauriens serpentiformes dont le plus connu est l’orvet. On pourrait aussi penser aux acariens. Celui qui vit dans les pores de la peau, Demodex follicularum, a déjà un corps cylindrique avec de petites pattes rudimentaires, mais la tendance est extrême chez les Nematalycidés comme des espèces au corps vermiforme découvertes récemment dans le sol aride aux États-Unis et celle-là atteint son paroxysme chez Gordialycus du désert saharien qu’on pourrait confondre avec un Nématode tant ses pattes sont réduites à de minuscules crochets. On ne trouve rien d’aussi extrême chez les mammifères même si le Basilosaurus évoqué dans l’article précédent était un cétacé au corps très allongé et que des traces de membres n’ont à ce jour pas été retrouvé associées au squelette d’un hérisson fouisseur d’Amérique du Nord, Proterix, laissant spéculer sur leur possible disparition. Quoi qu’il en soit, ce mammifère du 1er avril n’existe nullement, mais à l’instar des Rhinogrades de Grassé, n’est pas pour autant totalement implausible.

Représentation, vraisemblablement par le procédé de photomanipulation, du mammifère apode Ophiotriconodon - à noter que dans la novélisation du film Le dragon du lac de feu (Dragonslayer) figure parmi les créatures convoquées par la magie une créature serpentiforme poilue qui pourrait évoquer un mammifère apode.

        Montrer un faux animal vivant, fabriqué de toutes pièces, est une étape encore supplémentaire dans la supercherie, et c’est ce à quoi a excellé un autre japonais qui a réalisé une courte séquence sur une créature censée vivre en bord de mer. La créature à peu près ovoïde de teinte ocre de plus de 20 centimètres de long rampe sur une sole rose et éjecte à l’occasion un peu d’eau. Le caractère organique de la créature est plutôt bien rendu, et son allure évoque assez un des tous premiers mollusques, Kimberella, qui vivait à la fin du Précambrien dans la période dite édiacarienne. Une première vision pourrait laisser croire que l’être est bien réel, avant que l’on s’avise que, même si les créatures non vertébrées ne font que rarement la Une des journaux sauf quand elles s’échouent en masse comme ce fut le cas en Amérique du Nord pour une population de l’Echiurien Urechis, et que bien peu de gens doivent connaître l’aplysie ou lièvre de mer, un gastéropode sans coquille de la même taille que l’animal inconnu, l’ignorance manifeste par les zoologistes eux-mêmes d’une créature aussi visible dans un endroit accessible ne peut qu’amener à considérer qu’il ressortit à une habile manipulation. Il semble en fait s'agir d'une séquence d'une production horrifique japonaise de 2008, Ura horror, prétendant à la façon du Projet Blair Witch, montrant des scènes supposées réelles qui révèle des créatures surnaturelles telles que des fantômes. De surcroît, que cette créature marine puisse aussi se trouver au dessus de la zone de marée en dépit d’une texture qui paraît promise à une rapide dessication doit aussi amener à faire douter l’observateur avisé.

La créature marine japonaise vue du dessous et retournée, telle qu'elle apparaît dans une courte séquence filmée.

        Certaines dépouilles rejetées par les eaux se prêtent aux interprétations les plus diverses, conne celle qui fut remontée à son bord le 25 avril 1977 par un chalutier japonais, le Zuyio Maru mouillant sur la côte néo-zélandaise de Christchuch, longue d’une dizaine de mètres, au poids avoisinant les deux tonnes, présentant quatre nageoires, un long cou et une longue queue. En raison de la pestilence et du liquide purulent qui s’en écoulait, le corps fut finalement rejeté à la mer. Alors que le récit se répandait en faisant sensation, le responsable de la compagnie demanda à ses bateaux de rechercher le spécimen et il en alla de même pour les navires russes, mais la carcasse ne put être retrouvée. Le paléontologue japonais Tokyo Skimama assura qu’il s’agissait d’un plésiosaure, un reptile marin contemporain des dinosaures, avec l’assentiment d’un professeur de biologie de l’université de Chicago, Leigh Van Valen ; son collègue Fujiro Yasuda de l’université océanographique de Tokyo était aussi de l’avis qu’il s’agissait d’un animal de la Préhistoire. D’autres émirent des doutes quant à la possibilité qu’une créature de cette taille ait pu survivre aux changements de l’environnement et demeurer inaperçue étant donné leur respiration aérienne, et le scientifique suédois Ove Persson rappela que par le passé, d’autres cadavres similaires qui avaient été comparés aux reptiles marins géants du mésozoïque s’étaient avérés être les restes de requins décomposés. Une équipe japonaise produisit ainsi en août 1978 un rapport qui déduisait que l’interprétation du cadavre en tant que dépouille d’un grand sélacien était effectivement la plus vraisemblable.

Photo colorisée de la carcasse décomposée pêchée par un chalutier japonais en 1977, dont l'allure générale lui a valu d'être un peu rapidement d'être rapportée à un reptile marin géant de l'époque des dinosaure, le plésiosaure.

        Des témoins prétendirent aussi avoir assisté à des combats avec de formidables animaux, un monstre de Californie se battant avec des otaries en 1925 et l’année précédente, la Bête du Natal affrontant des baleines au large des côtes de l’Afrique du Sud qui évoquait un ours blanc d’une quinzaine de mètres de long avec une trompe et une longue queue ; quelques jours plus tard, les restes de ces créatures étaient rejetés par la marée dans un état les rendant difficilement identifiables après que les flots ne les remportent. La première dépouille était vraisemblablement le cadavre d’un cétacé très rare pourvu d’un bec, le Berardius, et la seconde, surnommée depuis Trunko, le cadavre d’un grand requin aux chairs décomposées, d’où l’aspect de fourrure, avec lequel pouvaient jouer les deux baleines, la disparition des arcs branchiaux laissant paraître un appendice allongé évoquant une trompe ou un long cou comme pour le spécimen du Zuyio Maru ou pour une autre carcasse célèbre, la Bête de Stronsay.

       

Ces autochtones de la Shishole Bay montrent fièrement en 1910 un serpent de mer qui a manifestement été façonné dans un tronc d'arbre pour un canular.

        L’être supposé vivre dans le Loch Ness a lui aussi été identifié à un plésiosaure survivant du Mésozoïque sous forme d’une petite population, ou à un pinnipède inconnu à long cou, parmi beaucoup d’autres suggestions comme une grosse anguille ou plus probablement un esturgeon de belle taille. En dépit de l’absence de spécimen, et sur la base d’une photographie supposée être celle d’une nageoire enregistrée à partir d’un sonar, les cryptozoologistes Robert H. Rhines et Peter Scott lui ont donné en 1975 un nouveau nom scientifique, Nessiteras rhombopteryx, l’hypothétique créature ayant déjà été baptisée en 1965 Megalotaria longicollis par Bernard Heuvelmans pour désigner une espèce présumée de pinnipède marin à long cou qui aurait notamment trouvé refuge dans le Loch – on a trouvé le fossile d’un phoque à cou assez allongé, Acrophoca, dans un gisement du Miocène tardif d’Amérique du Sud, mais sans commune mesure avec l’être hypothétique du Loch, en dépit de son surnom de "phoque à cou de cygne".  La créature mythique a fait l’objet d’autres canulars, un plaisantin a ainsi imprimé en 1933 sur la grève la trace de pattes à partir d’un pied d’hippopotame monté  en support de parapluie.

        La veille  du 1er avril 1972, une équipe anglaise du zoo de Dudley découvrit un cadavre immergé dans le Loch Ness qu’elle chargea dans une camionnette à destination de leur établissement avant d’être interpellée par la police pour transport illégal de spécimen inconnu du Loch Ness. Le corps de cinq mètres de long et lourd d’une demi-tonne fut présenté par la presse comme étant celui du fils de la mythique créature, mais les zoologistes écossais l’identifièrent comme dépouille d’un éléphant de mer austral. Le lendemain, un employé du zoo de Dudley, John Shields, révéla qu’il avait déposé dans le lac le pinnipède mort durant le week-end dans le zoo puis passé un appel téléphonique à ses collègues intéressés par le monstre du Loch Ness afin de leur faire une farce sans se douter des divers retentissements. Quant à la photo la plus célèbre de la créature datant de 1934, le gynécologue Robert Kenneth Wilson reconnut avant de décéder qu’il l’avait truquée avec un modèle réduit de sous-marin et un cou en pâte à modeler, mais certains émettent des doutes sur cet aveu, et la paternité de la prise est revendiquée par un homonyme, le Professeur Lambert Wilson, Depuis, des études systématiques du lac ont été conduites en usant de techniques de pointe, mais ne sont pas révélées concluantes, les photos prises au sonar sous l’eau semblant montrer un animal à long cou et un gros plan sur une nageoire s’étant avérées fortement retouchées de manière à soutenir cette interprétation. Néanmoins, la certitude selon laquelle existerait dans ce lac un genre de reptile préhistorique ou un mammifère marin géant dont se prévalaient certains zoologistes férus de cryptozoologie comme Bernard Heuvelmans persiste toujours chez certains, comme c’était le cas pour le regretté Scott Mardis à qui il a été rendu hommage en ces pages.


Le pinnipède mort déposé en 1972 sur les bords du Loch Ness, sans lien avec le phoque géant supposé habiter les lieux.

        Des carcasses animales qui ont été trouvées sur la plage de Montauk aux États-Unis ont été associées à des expériences qu’aurait menées l’armée américaine dans une base à proximité, suite aux dires d’un homme qui a affirmé sous hypnose avoir servi de cobayes à des expériences secrètes. Il s’agissait plus simplement de dépouilles de chiens ou de ratons-laveurs dénaturées et mutilées après avoir séjourné dans l’océan, certains interprétant comme un bec les mandibules tronquées. Il en va de même pour des cadavres de paresseux présentées comme ceux d’extraterrestres, dont la fourrure est tombée, comme celui de la photo-mystère d'avril 2025. 

       

Le corps d'un des "Monstres de Montauk" qui a alimenté les spéculations sur internet.

        L’hypothèse d’humanoïdes simiesques dans des endroits reculés a particulièrement fait travailler les imaginations. Le zoologue Bernard Heuvelmans était là aussi convaincu de la réalité de la survie d’"hommes-singes" et fut persuadé d’avoir trouvé le corps du "Bigfoot" exposé dans la glace par un forain, mais n’obtint pas la permission de l’examiner et les lecteurs qui ont lu l’hommage au sculpteur Dale Kuipers se rappellent peut-être qu’il en fut selon toute vraisemblance le créateur. Quant à son équivalent d’Himalaya, le Yéti, des scalps suggérant la partie supérieure d’une boîte crânienne conique, dont la photo a été présentée jusque dans l’encyclopédie "Au royaume des animaux" de Maurice Burton, ont été démasqués comme étant des artefacts recouverts de crin de cheval fabriqués par des moines bouddhistes, tandis que l’analyse génétique récente d’autres poils a indiqué que ceux-ci provenaient d’un ours non identifié, présentant des caractères intermédiaires entre lours blanc et l’ours polaire. Des analyses de poils d’humanoïdes américains ont donné des résultats plus énigmatiques se rapprochant de notre espèce. L’étude d’un gisement récent laisse à penser qu’un des premiers hommes, l’Homo erectus, aurait survécu jusqu’à 100 000 ans avant notre ère, ce qui n’aurait manqué de relancer les convictions d’Heuvelmans sur la pérennité de chaînons manquants à notre époque, comme l’Almasty du Caucase dont un cri défiant toute analyse a été enregistré lors d’une expédition scientifique franco-russe dirigée par la chirurgienne Marie-Jeanne Koffmann.

Un "scalp" supposé de Yéti.

        Quelquefois, la science se montre fantaisiste par son biais méthodologique. On a évoqué dans l’article « Il ne leur manque (presque) que les pattes » d'avril 2022 comment un ver plat à la position systématique très discutée, Xenoturbella qui vit dans les eaux froides et profondes de fjords scandinaves, avait été à tort considéré comme un type de gastéropode par confusion avec l’analyse moléculaire de tissus de sa proie ; les mêmes outils utilisés pour les classifications ont aussi rapproché des serpents la lamproie sans mâchoire, laquelle selon toute vraisemblance se rattache aux Vertébrés les plus ancestraux et nullement aux Reptiles.

        Dans le prochain volet de cette série d’articles, nous verrons qu’à l’époque contemporaine, les traces de la vie passée continuent elles aussi quelquefois d’inspirer les interprétations les plus fantaisistes.

PS : pour les informations sur les deux groupes d'animalcules imaginaires, ce site est redevable à cet article : http://onelephantsandbacteria.net/2016/11/02/the-scientific-imaginary-creatures-i-the-history-of-caminalcules/

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Mentionnons brièvement la disparition de deux acteurs lointainement en rapport avec notre sujet

Il avait été L’homme caméléon

Robert Duvall dans le rôle principal de THX 1138.

        Robert Duvall, acteur américain décédé le 15 février 2026, avait figuré à l’affiche de films célèbres comme Apocalypse Now et Le Parrain. L’amateur de science-fiction le connaissait surtout pour avoir été la vedette de THX1138, premier film de George Lucas, le créateur de la saga de La Guerre des étoiles. Il prêtait ses traits austères à un personnage d’une société très conformiste à l’esthétique quasi-médicale, dans lequel, à l’instar d’Alphaville de Jean-Luc Godard au rythme également lent et plutôt atoneles individus sont réduits à des numéros et qui finissait par se révolter – un sujet qui rappelle aussi avec une atmosphère encore plus réduite à la technicité et l’utilitarisme 1984À la télévision, Robert Duvall avait incarné aussi bien le Général Eisenhower qu’Adolf Eichmann pour un téléfilm racontant l’enlèvement de l’ordonnateur de la "Solution finale" afin de le faire condamner par la justice israélienne.



Robert Duvall dans le rôle-titre de THX 1138, subissant unes société complètement normalisée où l'amour est interdit (en haut avec sa compagne Maggie McOmie) et où il est sous la surveillance constante d'un petit chef joué par Donald Pleasance (à droite en bas).


Une curieuse, brève et muette apparition de Robert Duvall dans le rôle d'un ecclésiastique à l'air renfrogné qui s'adonne à la balançoire dans un parc public dans le prologue du premier remake de L'invasion des profanateurs (Invasion of the Body Snatchers) réalisé en 1978 par Philip Kaufman.

        Comme nombre de futures vedettes, Robert Duvall était apparu dans de célèbres séries fantastiques et de science-fiction des années 1960. Dans l’épisode Miniature de La Quatrième Dimension (The Twilight Zone), il joue Charlie Parkes, un visiteur de musée qui s’entiche d’une poupée figurant dans une maison miniature ; dans l’épilogue, on le retrouve lui-même changé en figurine à côté de l’objet au centre de toute son attention.

        Dans le seul épisode en deux parties d’Au-delà du réel (The Outer Limits), Les héritiers (The Inheritors), des soldats américains blessés par des balles forgées dans une météorite appliquent un plan consistant à construire un vaisseau qui emmènera des enfants handicapés sur une autre planète où ils seront guéris et pourront repeupler ce monde dont les habitants sont voués à disparaître. La mise en scène amène à croire au dévoilement progressif de l’intrigue qui n’est pas exempt d’émotion et de poésie.

        L’épisode Le Caméléon (The Chameleon) est plus incisif. Robert Duvall y interprète Louis Mace que l’armée transforme génétiquement en un extraterrestre afin d’espionner de l’intérieur ceux qui se sont posés sur la Terre, et découvre qu’ils sont juste venus réparer leur vaisseau comme ceux du Météore de la nuit (It Came from Outer Space). Il est bientôt tiraillé entre son ancienne et sa nouvelle identité, sujet similaire à celui de l’épisode The Architects of Fear, même si ce dernier avec Robert Culp dans le rôle principal est traité sous un angle plus dramatique (il a été évoqué lors de l'hommage à l'acteur), comme le remake du Caméléon de la nouvelle saison, Au-delà-du réel, l’aventure continue (The New Outer Limits) avec Clancy Brown (Highlander) très digne et émouvant dans le rôle principal.


Robert Duvall au début de l'épisode The Chameleon de la série Au-delà du réel (The Outer Limits) puis changé en agent d'infiltration extraterrestre.

Bien que marié à quatre reprises, Robert Duvall a disparu sans descendance.


Un Cain véritablement inhumain

        Tom Noonan est décédé un jour plus tôt. Sa taille d’un mètre 96 avait permis à l’acteur d’incarner des personnages inquiétants mais faussement doucereux à la manière de Julian Beck dans Poltergeist II, comme le tueur en série du Sixième Sens (Manhunter), l’assassin d’enfants qui se fait appeler par ses victimes "Le Magicien" dans La promesse (The Pledge) ou un éventreur sadique dans Last Action HeroPour l’amateur de science-fiction, il est aussi le gourou et trafiquant de drogue Cain dans Robocop 2, avec un style qui n’est sans rappeler le vrai chef de secte Raël, abattu par la police puis achevé sur ordre de la responsable de la section scientifique qui le transforme en policier cyborg que l’administration espère contrôler grâce à sa dépendance aux psychotropes. Le criminel n’était en fait que le prête-nom du vrai dirigeant du réseau, un enfant prépubère sans scrupules, dans ce film très sanglant que réalisa Irvin Kershner sous le prétexte assez fallacieux de dénoncer la violence. Le film débouche cependant sur un épilogue assez moralisateur, affirmant que le seul policier cybernétique fiable est Murphy (Peter Weller), parce que ses valeurs chrétiennes ont ancré définitivement en lui le sens du devoir. 


Tom Noonan incarne Cain, un trafiquant de drogue promis à un destin particulier dans Robocop 2.

Caïn sévit à nouveau dans Robocop 2 une fois son cerveau transféré dans une armature robotisée.

        Tom Noonan est aussi mémorable pour sa participation au pilote de la série Demain à la Une (Early Editiondans lequel il joue un braqueur de banque qui s’avère être un chômeur touchant et que Gary Hobson (Kyle Chandler) tente d'empêcher de commettre un massacre après avoir appris ce qui allait advenir grâce à un journal dévoilant l'avenir qu'il se met à recevoir tous les jours.



Gary a su apaiser et désamorcer la rancœur d'un chômeur meurtri par la vie.


Disparition d'un célèbre écrivain de science-fiction, Dan Simmons

        Disparu à l'âge de 77 ans le 21 février 2026, l'Américain Dan Simmons était un des écrivains de science-fiction les plus célèbres de ces dernières décennies pour son cycle Les cantos d'Hypérion. Cette saga composée notamment d'Hyperion, d'Endymion et de leur suite, qui confine au métaphysique voire à l'ésotérisme, met aux prises l'Humanité future de l'Hégémonie aux Extros, des humains adeptes du transhumanisme, sur fond d'Intelligence artificielle s'émancipant de ses créateurs et se sentant une mission divine pour accompagner notre espèce - la perspective d'une fusion entre la religion et la technologie avait déjà été au cœur du roman de Clifford Simak Projet Vatican XVII (Project Pope). Les Tombeaux du Temps menacent de s'ouvrir et de livrer passage aux envahisseurs, gardés par un gigantesque automate meurtrier démembrant ceux qui s'aventurent dans les parages, le Gritche, dont une reproduction de 2 mètres 43 est placée devant la résidence secondaire de l'écrivain dans Les Rocheuses. Même s'il est bien écrit, le cycle des Cantos d'Hyperion paraît parfois interminable, à l'instar de ses homologues, bien que le public prise à présent ce format loin des nouvelles dans lesquelles excellaient les prédécesseurs. Cette œuvre ne comporte pas véritablement de créatures, à l'exception du Cruciforme sommairement décrit, une création génétique par un mouvement religieux qui, fixé sur la poitrine, permet de rendre plusieurs fois la vie à un défunt.

La sculpture de l'impitoyable Gritche grandeur nature qui garde le domicile secondaire de Dan Simmons.

        Dan Simmons a aussi œuvré dans le genre du Fantastique, avec une trilogie débutée par Nuit d'été (Summer of Night) qui narre le déferlement dans une petite ville de puissances maléfiques prenant naissance au sein d'une école - ce qui n'est pas sans analogie avec le lycée de Sunnydale dans la série Buffy contre les vampires (Buffy the Vampire Slayer) de Joss Whedon. Parmi les êtres maléfiques surgissent des vers géants présentant quelque similitude avec la créature surnaturelle apparaissant dans la cave d'Aux portes de l'au-delà (From Beyond) comme évoqué en ces pages dans l'hommage au réalisateur Stuart Gordon en août 2020.

Un ver-lamproie de Nuit d'été (Simmer of Night) représenté par Wayne Barlowe.

            On renvoie le lecteur pour un compte-rendu détaillé de l'oeuvre de Dan Simmons à cette page : http://5livres.fr/dan-simmons/


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samedi 14 septembre 2024

LE TOUT PREMIER PREDATEUR ?


Reconstitution d'un nouveau venu dans les annales de la paléontologie par l'artiste Joschua Knüppe.

        Le site Sirius Passet au Nord du Groenland est riche en fossiles du début de l’époque cambrienne, soit l’âge de la diversification des animaux multicellulaires, comprenant les ancêtres lointains des espèces actuelles, ainsi que des formes éteintes et parfois difficilement classables.

Diorama du musée de Copenhague créé par la Société danoise 10tons reconstituant une fraction de l'écosystème de Sirius Passet remontant à un peu plus de 500 millions d'années et comportant parmi des éponges des espèces qui ne sont apparentées que de très loin aux Mollusques et aux animaux à pattes articulées.

        Les premières créatures macroscopiques qui existaient à la fin du Précambrien, désignées sous le terme de faune édiacarienne et dont la nature animale est parfois contestée, étaient des formes de vie beaucoup plus passives, s’alimentant selon toute vraisemblance par filtration. Au Cambrien, comme l’ont en premier révélé les schistes de Burgess Shale en Colombie britannique qui comportent des spécimens très bien préservés au travers de coulées de boue pétrifiées y compris des animaux à corps mous, on trouve déjà une adaptation à tous les modes de vie incluant la prédation. Parmi ces carnivores figurent certainement des vers annelés de la classe des Polychètes, d’autres vers de types actuellement presque éteints comme les Priapuliens, et déjà des Trilobites, le groupe d’animaux à pattes articulées le plus abondant jusqu’à ce que ses ultimes représentants s’éteignent au terme de l’ère paléozoïque, lors de la plus grande vague d’extinction de tous les temps à la fin du Permien – certains pensent d’ailleurs avoir remonté jusqu’à un trilobite primordial au temps du Précambrien, Praecambrium, lequel permettrait d’élucider leur apparition.


            Qui était la première terreur des mers ?

            Après avoir compris que certaines pièces fossilifères éparses n’étaient que les fragments d’une seule créature, des paléontologues avaient reconstitué un animal de belle taille pour l’époque cambrienne, Anomalocaris, ainsi dénommé "étrange crevette" en latin, car sa paire d’appendices préhensiles avait été interprétée comme l’empreinte d’individus d’un genre de crustacé nageur. Avec ces deux attributs qu’on pourrait assimiler à des "pattes mâchoires" et sa bouche circulaire coupante, l’Anomalocaris est devenu populaire dans les émissions de vulgarisation et leurs reconstitutions en image de synthèse, le présentant non sans raison comme le premier super-prédateur de l’Histoire de la vie, dominant les fonds marins de Burgess Shale. Avec ses soixante centimètres de long, il devait être un géant à son époque.

Belle figurine japonaise représentant un Anomalocaris avec ses deux pattes mâchoires aux allures d'"étranges crevettes".

        De probables parents de l’Anomalocaris aux appendices impressionnants comme Kerygmachela avaient d’ailleurs été mis à jour précédemment dans les dépôts de Sirius Passet qui requièrent présentement notre attention. Un autre parent devant mesurer une cinquantaine de centimètres qui vivait il y a 508 millions d'années a été décrit en 2021, nommé Titanokorys gaines, dont le nom d'espèce rend hommage à un des co-découvreurs, le Professeur Robert Gaines du collège californien de Pomona. 


Détail du diorama de Sirius Passet réalisé par le Studio 10tons, montrant au dessus de plusieurs types d'éponges aux couleurs variées un représentant de Kerygmachela en train de nager et sur la photo du bas, gros plan sur le prédateur mettant en valeur ses mâchoires susceptibles d'en remontrer aux monstres extraterrestres des films de science-fiction.

          Une découverte au début de l’année 2024 sur le même site va probablement détrôner ce roi du début du Cambrien, tardivement reconnu et célébré par la science. Le nouveau venu qui lui dispute l’ancienneté du titre est certes d’une conformation moins élaborée ; par ailleurs, il pourrait à sa différence être toujours représenté de nos jours par des descendants, ces derniers exerçant leur prédation impitoyable à plus petite échelle.

        Dans un article récent portant sur des animaux de petite taille mais franchissant le cap du visible ont été évoquées certaines des lignées actuelles dont les premiers représentants étaient durant cette période plus grands avant que, notamment sous l’effet probable de la compétition de groupes dominants, ils ne réduisent notablement leurs dimensions de manière à s’adapter à de nouveaux milieux comme la vie entre les grains de sable (faune interstitielle) ou le milieu planctonique, et c’est dans cet environnement miniature qu’on pourrait identifier de possibles parents de l’équivalent écologique plus ancien de l’Anomalocaris.

          La désignation elle-même de cette découverte contribue aussi à rétrograder la vedette récente des débuts du Cambrien ; tandis que cette dernière conserve l’appellation d’"étrange crevette" en raison des circonstances tortueuses de son identification comme indiqué plus haut, son prédécesseur en prédation a été baptisé Timorebestia, signifiant rien moins que "la bête de terreur", ce qui en conviendra impressionne davantage d’emblée.

Un modèle reconstituant Timorbestia.

        Les caractéristiques de cet animal de 30 centimètres, incluant son anatomie interne bien préservée, et notamment son ganglion ventral typique, permettent de le rattacher à l’embranchement assez inclassable des Chétognathes ou "vers-flèches, ces petits prédateurs très efficaces du plancton, grands consommateurs de larves de poissons et autres crustacés. Il ne représente pas le seul exemple du groupe pour l’époque, puisqu’on peut le rapprocher de Capinatator, également trouvé dans les schistes de Burgess Shale, lequel possédait pas moins de 25 crochets buccaux de chaque côté, ne laissant guère augurer d’échappatoire pour ses proies. A ceux-là s’ajoutent deux autres genres probables du Cambrien inférieur trouvés en Chine, Eognathacantha et Protosagitta.


Amiskwia est un fossile problématique du Cambien, certains le rapprochent des Chétognathes ou "vers-flèches" comme Timorebestia en croyant identifier une mâchoire, d'autres le considèrent comme une sorte de ver plat, un Némertien pélagique dont la morphologie ne procède que d'une convergence d'adaptation à la nage, d'autant que le genre Nectonemertes possède également une nageoire caudale et une paire de tentacules céphaliques, d'autres encore le considèrent comme un type totalement éteint. Ces trois belles reconstitutions ont été réalisées par les Studios Chase, un petit hommage à été rendu sur ce site à leur créateur, Terry Chase récemment disparu, en annexe de l'article du 20 mai 2024.

        Les paléontologues tendent actuellement à créer le groupe des Anomalocarides ou Radiodontes pour y placer Anomalocaris et les formes analogues comme Kerygmachela et Titanokorys, en estimant qu’il représente une lignée éteinte parallèle mais apparentée aux Arthropodes à pattes articulées comme les abondants Trilobites contemporains de ceux-là. Ces deux embranchements sont d’après les registres fossiles apparus il y a un peu moins de 530 millions d’années. Les fossiles d’animaux qu’on suppose apparentés aux Chétognathes auraient été identifiés dans des roches plus anciennes remontant à 538 millions d’années.

Un "ver-flèche" actuel du genre Spadella

        La chronologie comme la logique évolutive conduisent donc à penser que des "vers-flêches" de taille respectable régnèrent sur les mers primitives dans les premiers temps de l’évolution animale, jusqu’à être finalement évincés par des créatures plus sophistiquées et puissantes que furent les Anomalocarides. Il est possible que la poursuite des recherches à Sirius Passet et les investigations toujours plus précises de nouvelles strates susceptibles d’avoir miraculeusement préservé les corps mous d’êtres très anciens comme à Chenjiang en Chine qui a aussi livré sa moisson d’Anomalocaris, permettent de préciser encore davantage l’évolution du début du foisonnement de la vie animale. Il est d’ailleurs fort possible que les tous premiers prédateurs aient été les animaux pluricellulaires les plus simples, de véritables vers plats carnivores à l’anatomie plus rudimentaire que celle des "vers-flèches", ainsi que des méduses, quoique les nombreuses traces circulaires fossiles du Précambrien attribuées à ces dernières au sein de la faune dite édiacarienne, de l’Australie à la Russie en passant par Terre-Neuve, font actuellement l’objet de réinterprétations en tant que disques de fixation d’organismes sessiles.

Un ver plat marin de l'ordre des Polyclades, du genre Prosthecereaeus ; le prochain candidat avec les méduses pour représenter le premier prédateur pluricellulaire de l'histoire de la vie sur Terre ?

                 

              Un homologue dans la culture populaire ?

            Les marques de figurines japonaises sont promptes, même si elles n’en ont pas le monopole, à proposer aux collectionneurs les reproductions d’espèces très anciennes récemment découvertes. On pourrait facilement penser qu’il en va de même pour Timorebestia à la vision d’un petit modèle correspondant assez fortement à ce nouveau fossile. Il n’en est cependant rien, car il s’agit en fait d’une créature mythique, également de fraîche date.

       Même s’il est possible que Timorebestia se rattache au groupe des Chétognathes, sa morphologie très simple évoque celle d’un ver plat marin de l’ordre des Polyclades, avec ses pourtours ondulants d’allure festonnée et ses deux tentacules céphaliques. Cette forme élémentaire trouve donc une correspondance au sein du folklore contemporain.

             La cryptozoologie, discipline s’attachant à l’identification d’espèces encore inconnues, suscite généralement l’incrédulité en l’absence d’éléments matériels susceptibles de prouver de manière incontestable l’existence d’êtres supposés comme le Yéti et le monstre du Loc Ness, tels qu’une dépouille ou des photos nettes, celles qui sont présentées étant toujours trop floues pour que les institutions scientifiques officielles les valident. Le paradoxe est que l’existence supposée de la créature dont il est ici question ne repose justement que sur des enregistrements visuels, l’être étant trop immatériel ou rapide pour que l’œil humain le perçoive, tandis que la photographie et la vidéo en fixent l’image, ce qui explique la mention récente du phénomène.

Une photo tirée d'un enregistrement d'une précision exceptionnelle censé prouver l'existence d'une créature aérienne à la membrane ondulante.

        L’entité, surnommée "poisson du ciel" ("skyfish" en anglais), évoque une préfiguration de notre Timorebestia. En réalité, la représentation retenue de ces formes énigmatiques relève d’une libre interprétation du phénomène, sur les images parfois nettes, l’entité se présente la plupart du temps comme une forme lumineuse droite au contour spiralé. Elle est censée constituer un représentant d’une forme de vie inconnue vivant dans le ciel, une créature essentiellement aérienne, la stratosphère étant selon cette vision envisagée comme un écosystème propre tel que dépeint par Conan Doyle dans sa nouvelle L’Horreur des altitudes – Maurice Renard place aussi dans les hautes couches du ciel des araignées prédatrices dans Le péril bleu. Ce sont sans doute les mystérieux Ethéraux du ciel martien, semblant constitués essentiellement de faisceaux d’énergie multicolores, que Rosny aîné évoque dans Les naufragés de l’infini qu’on peut considérer comme leur plus proche équivalent.

Une figurine dont le créateur s'est attaché à reproduire l'allure dynamique de l'être hypothétique lui permettant de se mouvoir dans les couches supérieures de l'atmosphère.

     Aussi intrigante que cette forme éthérée puisse paraître de prime emblée, il apparaît peu douteux qu’il puisse s’agir d’autre chose que d’un phénomène optique. L’hypothèse la plus vraisemblable en attribue la source à des poussières ou au vol d’un insecte dont les multiples et très rapides battements d’ailes renvoyant la lumière se décomposent en se démultipliant grâce à la réactivité du matériel photographique qui en restitue ainsi plusieurs enregistrements simultanés.


Autre figurine représentant le "poisson du ciel" ; une silhouette mythique curieusement familière.

        Nous avons fréquemment dans les évocations que propose ce site l’occasion de constater que des espèces véritables ont inspiré des êtres légendaires et continuent souvent à servir de référence pour l’élaboration des créatures de fiction. Pour ce qui est de Timorebestia, la créature imaginaire a cette fois précédé la mise à jour du véritable animal auquel elle ressemble. De futurs articles continueront à esquisser des rapprochements entre les êtres réels et les êtres de fiction, avec le projet d’intéresser le lecteur à ce stimulant et parfois inattendu mélange des genres.

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Il avait été l’ami du plus célèbre extraterrestre de la télévision

L'acteur Benjamin Gregory Hertzberg dit Benji Gregory à l'âge adulte. 

        L’acteur Benjamin Gregory Hertzberg a été retrouvé décédé en même temps que son chien dans sa voiture sur un parking de l’Arizona le 13 juin 2024, à l’âge de 46 ans, vraisemblablement victime de la canicule ; la famille n’a annoncé son décès que le 11 juillet suivant. Né le 26 mai 1978 dans une famille d’acteurs, il était surtout connu pour son rôle de petit garçon dans la série ALF (acronyme d’Alien Life Form), dont la vedette est un petit extraterrestre velu et facétieux recueilli dans un foyer d’Américains de la classe moyenne avec lequel l’enfant noue une vraie complicité. La série avait été créée par Paul Fusco, qui ne parvint pas à intéresser à son projet le créateur du Muppet Show, Jim Henson, qui le perçut sans doute comme un concurrent, avant de reconnaître la qualité de son programme et d’en devenir par la suite l’ami. Benji Gregory servit le rôle de Brian Tanner durant toute la série au cours d’une centaine d’épisodes. Il se montra finalement soulagé lorsque celle-là prit fin, car il ne souhaitait plus participer de manière suivie à des séries. Il figurait aussi occasionnellement dans un épisode de séries telles que L’agence tous risques (The A-Team), La Cinquième dimension (The New Twilight Zone) dans l’épisode Croyez-vous encore au Père Noël ? (Night of the Meek) et Histoires fantastiques (Amazing Stories) dans l’épisode Le messager d’Alamo (Alamo Jobe), une histoire de décalage temporel comportant aussi dans la distribution William Boyett auquel on a rendu hommage ici précédemment. 


Gregory Benji et son ami extraterrestre

        Max Wright, qui était apparu brièvement dans Le fléau (The Stand), mini-série d’après Stephen King, décédé le 26 juin 2019 et Ann Schedeen (vue dans le film Embryo) jouaient ses parents. Finalement victime d’un cancer après une première rémission, certaines sources indiquent qu'en dépit des addictions à l’alcool et à la drogue dans lesquelles il était tombé, le premier avait bénéficié du soutien de son épouse née Linda Ybarrondo jusqu’à la disparition de celle-ci. Quant à l’interprète d’Alf pour les plans généraux, c’était Mihály Mészáros, dit Michu, qui se glissait dans le costume et était crédité en tant qu’"assistant de Alf", sa disparition le 13 juin 2016 avait été signalée à l’occasion de l’entretien avec Mario Giguere du Club des monstres.

Max Wright composait le personnage du chef de famille avec un mélange d’autorité et de bienveillance envers le naufragé de l’espace, invité imprévu devenu un membre à part de la famille Tanner.


Max Wright portant un masque anti-infectieux dans une fiction plus dramatique, Le Fléau (The Stand), mini-série télévisée d'après l'œuvre de Stephen King.


La famille formée dans la série Alf a tant marqué les spectateurs que sur internet, la photo publicitaire de la distribution sans le personnage extraterrestre est parfois présentée comme étant celle de l'épouse de l'acteur Max Wright et de leurs deux enfants - il s'agit en réalité d'Ann Scheeden, d'Andrea Elson et de Benji Bregory, les co-vedettes de la série cohabitant avec l'être velu de la Planète Melmac.

    Un autre acteur vient de disparaître, l'Afro-américain James Earl Jones qui s'est éteint le 9 septembre 2024 à l'âge de 93 ans. Il était connu au travers de la version originelle de la trilogie de La guerre des étoiles (Star Wars) pour avoir avec sa voix grave et caverneuse doublé dans la version américaine David Prowse qui endossait le costume de Dark Vador (Darth Vader) et était aussi renommé auprès des amateurs de Fantastique pour avoir incarné l'odieux sorcier Thulsa Doom dans Conan le barbare (Conan the Barbarian) qu'affrontait le héros interprété par Arnold Schwarzenegger et qui se métamorphosait en serpent gigantesque. Il était aussi entre autres apparu dans le film d'espionnage Octobre rouge (The Hunt for Red October), le thriller médical L'ambulance (The Ambulance) cité dans l'hommage au réalisateur Larry Cohen en avril 2019 et avait tenu le rôle du responsable d'un groupe enlevant une adolescente piégée par une secte et s'attachant à rompre son conditionnement dans le téléfilm en deux parties Signs dans lequel jouaient aussi Donald Pleasance et David Warner mentionné dans le long hommage à ce dernier en août 2022.

Le démiurge maléfique Thulsa Doom incarné par James Earl Jones dans le film Conan le barbare (Conan the Barbarian) s'apprête à se muer en gigantesque boa grâce aux effets spéciaux du technicien britannique Colin Arthur remplaçant sa tête par une réplique réaliste.

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