dimanche 30 décembre 2018

LE PLUS HUMAIN DES NON-HUMAINS


          L'année s'achève tristement avec l'annonce de la disparition d'un acteur au physique reconnaissable, même si Donald Moffat était probablement beaucoup moins connu en France qu’aux Etats-Unis, où, après avoir perdu son accent, ce Britannique d’origine, né le 26 décembre 1930 à Plymouth d'un père écossais, incarnait de parfaits citoyens américains, un pays qu’il appréciait davantage que la Grande-Bretagne car il préférait son idéal démocratique à une société dans laquelle s’exprimait plus ouvertement la distance entre les classes sociales. Décédé le 20 décembre 2018 à l’âge de 87 ans, il était plutôt coutumier des seconds rôles. Avec son visage allongé et ses sourcils très blonds tranchant sur sa chevelure plus sombre, il présentait un visage assez singulier, empreint d’une certaine dignité, qui se prêtait bien à incarner des personnages de juges, médecins, prêtres, hommes politiques et militaires. Les sourcils teints, il endossa même le rôle d’un ancien président de son pays d’adoption, Lyndon B. Johnson, dans le film L’étoffe des héros (The Right Stuff) réalisé en 1983 par Philip Kaufman, qui retrace l’épopée des vols en haute altitude, prélude à la conquête spatiale – un film dans lequel apparaît également brièvement un acteur qu’il côtoiera dans The Thing, David Clennon (Palmer).

                Après quelques expériences sur les planches, il suivit à l’âge de 26 ans sa première épouse, la comédienne Anne Ellsperman dite Murray, aux Etats-Unis (dont il divorcera en 1970 pour se remarier avec une autre actrice, Gwen Arner, avec laquelle il aura également deux enfants) et, après s’être essayé provisoirement à quelques autres activités comme barman, bûcheron et menuisier, renoua avec sa vocation, apparaissant dans diverses pièces, dont Le droit d’après Pirandello et Titus Andronicus d’après Shakespeare dont il interprétait le personnage éponyme, et ponctuellement dans des séries télévisées comme Night Gallery (épisode Pickman’s model), Mission impossible, Columbo, Mannix, L’Homme de fer, La petite maison dans la prairie, Dallas, Arabesque, La cinquième dimension (épisode The Star basé sur une nouvelle d’Arthur C. Clarke, dans lequel il interprète un scientifique barbu) ou encore La Loi de Los Angeles dont l’un des acteurs récurrents est Richard Dysart, avec lequel il avait tourné dans L’Homme terminal, et auquel il donnera entre-temps la répartie dans une scène mémorable de The Thing.

              Un personnage particulièrement marquant qu’incarna Donald Moffat à la télévision est l’Androïde Rem dans la série L’Age de cristal (Logan’s Run) qui fut produite en 1977 et 1978, postérieurement au film de Michael Anderson basé sur le roman de William Nolane réalisé en 1976, celle-là se substituant au projet d’adaptation initialement envisagé de la suite du roman, Logan's world, qui devait permettre de retrouver les héros dans le Sanctuaire, une ancienne base établie sur Mars, avant qu'une épidémie ne les conduisent à revenir sur une Terre plongée dans le chaos. De nouveaux acteurs y incarnent le couple vedette, Gregory Harrison (futur héros de Razorback de Russell Mulcahy), le limier qui s’enfuit avec Jessica (Heather Cameron Menzies, fille du savant fou de Ssssss le cobra ! de Bernard Kowalski en 1973) qu’il devait abattre, celle-là ayant atteint l’âge auquel la loi de la Cité des Dômes condamne à mourir en raison de la limitation des ressources. Poursuivi par un autre limier plus inflexible (Randy Powell), le couple fuit à travers les paysages désertiques dans sa voiture à énergie solaire, et se trouve bientôt un allié dans une cité où l’on fabrique des androïdes. L’un d’eux, Rem, ne tarde pas à leur prêter son concours, se révélant d’une loyauté indéfectible. Cependant, le personnage auquel Donald Moffat prête son visage reflétant la bonhomie s’obstinera tel le Monsieur Spock de la série Star Trek à nier éprouver le moindre sentiment humain, affirmant avec constance qu’il ne fait que mettre en œuvre le programme pour lequel il a été conçu. L’androïde participe parfaitement du trio, suscitant naturellement une sympathie pour la destinée de ces fugitifs dans un futur déshumanisé et désertifié.











En haut, l'androïde Rem interprété par Donald Moffat ne tarde pas à rejoindre les deux fugitifs vedettes de la série à la fin du premier épisode. En dessous, leur véhicule à énergie solaire, et des extraterrestres dont les masques ont été créés par le Studio de Don Post (le créateur le plus célèbre de masques d'Hollywood, décédé peu après la série) apparaissant dans l'épisode Les collecteurs (The Collectors) venus chercher des spécimens pour leur zoo de l'espace - d'autres envahisseurs de l'espace sévissaient dans le dernier épisode Installation interstellaire (Stargate).
            
           Si l’apparition en 1974 de Donald Moffat et de Richard Dysart* dans l’assez fastidieux L’Homme terminal (The Terminal Man) de Mick Hodges d’après le roman de Michael Crichton, les deux hommes interprétant des scientifiques amenés à converser alors qu’une expérience tente de guérir le cerveau d’un homme, qui se trouve ironiquement être informaticien, en y implantant des circuits électroniques, c’est le face à face des deux acteurs dans The Thing de John Carpenter en 1982 qui marque la mémoire. Donald Moffat est investi du rôle de chef d’une station de recherches scientifiques en Antarctique, l’Avant poste 31, qui ne se départit curieusement jamais de son pistolet à sa ceinture. Il est brusquement amené à abattre un Norvégien forcené qui essaie de tuer un chien échappé de sa base. Les membres de l’expédition découvriront trop tard que l’apparence de l’animal n’est qu’un subterfuge employé par une forme de vie extraterrestre mimétique découverte dans la glace par l’autre équipe, qui a eu le temps d’infiltrer le campement de telle sorte que la suspicion et la terreur s’installent. Lorsqu’un test sanguin est proposé par le Docteur Copper qu’incarne Richard Dysart, les hommes s’aperçoivent avec effroi que les échantillons sains de leur sang devant permettre un examen comparatif ont été détruits. Chacun se tourne alors vers Garry à qui on demande qui avait accès au congélateur scellé. «Personne, répond l’intéressé. c’est moi qui ait l’unique clé, et je ne la confie qu’à Copper si le besoin s’en fait sentir». On demande alors au médecin si on aurait pu la lui voler, et sa réponse est sans appel : «Je ne vois pas comment, dès que j’en ai fini avec elle, je la redonne à Garry ». L’échange des regards est lourd de sens, et l’atmosphère devient encore plus tendue lorsque le responsable en titre suggère qu’on aurait pu la voler à lui aussi : « Tu parles !! Votre porte-clé ne quitte jamais votre ceinturon !» lui est-il aussitôt répondu sans ménagement, et la séquence se termine avec le chef de la station remettant sa démission faute de pouvoir affronter plus longtemps la suspicion généralisée. Les acteurs réunis par john Carpenter sont tous excellents, chacun exprimant sa personnalité de manière crédible au sein de ce groupe confronté à un ennemi aussi terrifiant qu’insaissable. A l’annonce de la disparition de Donald Moffat, le réalisateur John Carpenter a salué le talent de son ancien acteur, disant qu’il avait grandement contribué à son film. Il rendit en effet fort bien la personnalité de celui dont la fonction est d’assurer une certaine autorité mais est dépassé par des circonstances exceptionnelles, au travers de moues expressives sans être surjouées, traduisant souvent la perplexité tout comme le désabusement, comme après avoir interrompu définitivement l’attaque du tireur norvégien et à l’arrivée dans la station d’un curieux corps carbonisé ramené du camp norvégien pour être autopsié, et qui ne présente plus extérieurement que de lointaines ressemblances avec le corps humain. Nombre d’admirateurs du film se souviennent de la fameuse réplique par laquelle il laisse soudain éclater sa colère lorsqu’à la fin du test sanguin improvisé par MacReady (Kurt Russell) inspiré par la totipotence cellulaire que la chose a manifestée dans la séquence impliquant le personnage de Norris, alors que son identité humaine vient d’être confirmée, il commande qu’on le détache enfin de ses liens. On pourra cependant être plus marqué, à la fin du film, pas sa résignation désespérée à sacrifier sa propre vie de manière à ce qu’avec les derniers survivants, la menace pour l’humanité puisse être éradiquée.

Richard Dysart (le Docteur John Ellis) et Donald Moffat (le Docteur Arthur McPherson) discutent à la cafétéria de l'université dans L'Homme terminal/Homicides incontrôlés (The Terminal Man) : on pourrait presque les imaginer en train de se dire que si l'expérience sur le cerveau tourne mal, ils pourront toujours se faire oublier en se faisant affecter dans une tranquille station de recherche en Antarctique, puisqu'on les retrouve dans l'Avant poste 31 de The Thing huit ans plus tard.


Donald Moffat dans le rôle de Garry, le chef de la station de The Thing en 1982 (de profil à gauche sur la photo du haut) effaré par l'étrange cadavre rapporté de a base norvégienne.


Garry se retrouve suspecté par ses hommes d'avoir été remplacé par son clone extraterrestre, après la découverte de la destruction des échantillons de sang de référence, et le Docteur Copper (Richard Dysart) ne se gêne pas pour lui faire porter la responsabilité de celle-ci (en bas).




Garry doit endurer la suspicion généralisé et est réduit à l'impuissance jusqu'à ce que sa nature humaine lui soit enfin reconnue (en haut). Il accepte de perdre la vie pour défaire l'ennemi (au milieu), mais est piégé par le monstre qui s'est emparé de Blair et dissout la chair de son visage grâce aux effets spéciaux de Rob Bottin, dont c'est en fait la main qui apparaît à l'écran - la conception initiale était encore beaucoup plus macabre, puisque le storyboard montrait la main s'introduisant jusqu'au crâne.

 A côté de cette œuvre sombre et mémorable, Monster in the closet de Bob Dahlin en 1986 produit par la Société Troma paraît bien léger, avec son monstre féroce qui se cache dans les placards et que s’efforce de vaincre le Général Turnbull qu’incarne Donald Moffat en lui conférant les atours d’un militaire autoritaire suscitant relativement peu la sympathie dans cette comédie loufoque.




Doland Moffat incarne le Général Trumbull dans Monster of the Closet (en haut), au côté d'Henry Gibson incarnant le Docteur Pennyworth qui est persuadé qu'à la manière du final de Rencontres du 3ème type, il va pouvoir communique avec l'être inconnu au travers de la musique grâce à son xylophone (en dessous), mais l'intéressé considère moins les humains comme des interlocuteurs potentiels que comme des réserves de protéines ambulantes qu'il attaque avec sa mâchoire protractile qui à la différence de celle de l'Alien n'est autre qu'une réplique de sa propre tête.

          Même si au cours de cette longue carrière, Donald Moffat ayant pris sa retraite en 2005, l’acteur n’a été que peu au premier plan, ses sourcils blonds proéminents continueront d’être associés à deux personnages de la science-fiction, celui qui est sans doute le plus humain des êtres robotisés, auquel il était parvenu à conférer une tranquille chaleur humaine dans L’Age de cristal, et sur un registre fort différent, le responsable de l’Avant-poste 31 de The Thing qui voyait la normalité d’une existence routinière basculer dans le sommet de l’épouvante, auquel il avait donné toute sa crédibilité de manière à ce que le spectateur ne doute pas un instant de la réalité de la situation dans laquelle il était plongé à la manière d’un effrayant documentaire tournant en un huis-clos sans échappatoire. Même s’il détestait les différences sociales, nous avons envie de le saluer d’un « Sir, nous avons été honorés d’avoir fait votre connaissance. »

* un hommage à l'acteur Richard Dysart lui a aussi été rendu en ces pages lors de sa disparition :
http://creatures-imagination.blogspot.com/2015/04/mon-danemark-pour-un-royaume-martien.html


mardi 13 novembre 2018

UN AMOUR SILICONÉ : LE BLOB PERD SON PÈRE ADOPTIF





L’admirateur numéro 1 de Danger Planétaire (The Blob) s’est éteint durant la nuit du vendredi 10 août 2018 suite à une chute, à l’âge de 72 ans, non sans avoir célébré à l’occasion de la "Blobfest" le soixantième anniversaire de la sortie du film américain sur les écrans.

Wes Shank, né Walter E. Shank à Bryn Mawr dans l’État de Pennsylvanie, assista en 1965 à une projection de ce film de 1958 produit par Jack Harris, habituellement producteur de films religieux et lui-même ministre du culte baptiste mais qui avait besoin d’une œuvre grand public pour engranger des rentrées d’argent, et il découvrit que celui-là avait été tourné non loin de chez lui. Il obtint alors de rencontrer dans le Studio Valley Forge le réalisateur qui avait été capable de convaincre le producteur de la viabilité de son projet, Irvin S. Yeaworth, et il se vit même offrir un échantillon de la masse en silicone qui avait été utilisée dans plusieurs scènes pour figurer dans des décors miniatures la forme de vie informe extraterrestre amenée sur Terre par une météorite et qui ne cesse de grossir au fur et à mesure qu’elle engloutit les habitants des petites villes de Downingtown et de Phoenixville dans l’État de Pennsylvanie. Enthousiaste, Wes supplia ses parents qu’ils lui donnent suffisamment d’argent pour pouvoir acheter la totalité de l’accessoire qui représentait la menace extraterrestre afin de pouvoir le préserver, anticipant qu’il finirait tôt ou tard à la poubelle.

Le jeune homme ne se contenta pas d’en prendre le plus grand soin, il le présenta dans les manifestations de science-fiction telles celles qu’organisait le fameux collectionneur Forrest J. Ackerman ̶ à la Convention duquel il participa la même année à New-York, et devint un des principaux collectionneurs d’objets issus de films de science-fiction avec ce dernier et Bob Burns. Wes donna aussi nombre de conférences sur le sujet à l’occasion de la "BlobFest" qui se tient chaque année depuis 2000 à Phoenixville, commune où certains plans du film furent réalisés, et il écrivit un ouvrage dédié au film en 2009, From Silicone to the Silver Screen-Memoirs of the Blob (1958).



Photo récente de Wes avec son livre et son fameux seau, que certains des visiteurs hésitaient parfois à toucher comme si la menace extraterrestre qu'il présentait n'était pas totalement fictive.

Ce n'est pas un sorbet mais une distinction remise à la Blobfest, qui paraît un peu plus vivante que les statuettes stylisées habituellement remises aux lauréats des cérémonies.


Il avait fondé un atelier de restauration destinés aux films en 16 mm et 32 mm des bibliothèques et studios de télévision, ce qui lui avait valu de recevoir quatre bobines de scènes censurées du King Kong de 1933, qu’il avait sauvegardées en les dupliquant dans les deux formats ; il avait pris sa retraite en 2016. Laissant derrière lui son épouse bien aimée Judith, son fils David et ses deux petites-filles, ce passionné de fantastique dont tout le monde s’accordait à reconnaître la gentillesse était aussi très croyant ; il fut ainsi proposé aux participants à la cérémonie funéraire qu’au lieu d’offrir des fleurs, leurs dons soient au choix remis à l’Église baptiste de la ville de Lower Merion, ou bien versés en son nom au centre de préservation des films de l’institut Historic Yellow Springs à Chester Springs.



Wes Shank et un modèle de la Machine à explorer le temps du film de George Pal.

Danger planétaire avait eu aussi une certaine importance pour l’acteur Steve MacQueen qui y eut son premier rôle principal sur grand écran, lequel ne renia jamais le film initiant sa carrière cinématographique, contrairement à l’actrice Demi Moore et au maquilleur Stan Winston qui ne firent quant à eux jamais figurer dans la filmographie de leurs débuts leur contribution au film Parasite. Il ne tournera cependant jamais dans un autre film de science-fiction.



Steve McQueen incarnant Steve Andrews, un adolescent qui peine à convaincre la police de la réalité d'un péril extraterrestre sous la forme d'une masse phagocytant les habitants.

Chaque année à la Blobfest de Phoenixville, les participants rejouent avec bonne humeur la scène du film dans laquelle les spectateurs d'un cinéma fuient le monstre informe qui a investi la salle (ci-dessus) ; les figurants figurants d’origine affichaient déjà une franche hilarité, peut-être après avoir appris le montant de leur rétribution.

Le film connaîtra un curieux remake semi-parodique en 1972, Attention au Blob ! (Beware the Blob!), seule réalisation de Larry Hagman mondialement connu pour son rôle de J.R. Ewing dans la série Dallas, dans lequel un échantillon de la créature est ramené du Pôle Nord où on l’avait enfouie pour que la glace la paralyse définitivement, puis d’un second plus sérieux en 1988, The Blob de Chuck Russell, avec un monstre polymorphe créé par Lyle Conway (Dreamchild, le remake de La petite boutique des horreurs) et d’époustouflants maquillages de Tony Gardner. Dans celui-là, la créature est moins une forme de vie venue de l’espace qu’une arme biologique développée par l’armée, relâchée accidentellement sur Terre après l’accident du satellite dans lequel elle était placée, prémisse identique à celle de L’invasion des cocons (Deep Space) de Fred Olen Ray sorti quelques mois plus tôt.

La dévotion de Wes Shank à l’égard de Danger Planétaire et de sa vraie "vedette" n’a jamais faibli. Il avait déclaré que la chose la plus effrayante au sujet de celle-là était qu’elle lui survivrait. Pour nous, le souvenir du "Gardien du Blob" lui restera à jamais associé.




lundi 1 octobre 2018

ON SE FAIT UNE "PETITE" TOILE



     Un épisode particulièrement terrifiant de la série Aux frontières du réel (The X-Files), Quand vient la nuit (Darkness fallls), mettait aux prises les détectives du FBI en charge des affaires insolites avec des acariens ramenés à la vie par la coupe d’un très vieil arbre, ces animaux minuscules étant capables de soulever les humains pour les monter dans les arbres par l’addition de leur force, dans le dessein de les emprisonner dans un cocon avant de les dévorer.



Les agents Mulder et Scully à la recherche des invisibles tueurs emprisonnant leurs victimes dans un cocon dans l'épisode Quand vient la nuit.

      Les acariens ne tissent cependant pas de toiles, à la différence de leurs lointains parents les araignées. Celles-ci se nourrissent essentiellement d’insectes, aussi, il est fort peu probable que l’on retrouve un être humain ainsi vidé de son sang dans une toile géante comme celle tissée par une araignée mutante contaminée par la radioactivité dans le film d’épouvante allemand Le mort dans le filet (Ein Toter hing in Nezt, en anglais Horrors of the Spider island), aussi connu sous le titre de L’Île du sadique. Les toiles peuvent cependant atteindre une taille impressionnante, lorsque des araignées s’associent comme les acariens de l’épisode d’Aux frontières du réel.


Le mort dans le filet du titre et l'arachnide mutant

    Une scène digne des films d’épouvante, comme le plan du final de L’Horrible invasion (Kingdom of the spiders) dans lequel des araignées investissent une petite ville suite à la disparition des insectes pour cause d’utilisation massive de pesticides, a néanmoins été observée à la fin de l’été sur la plage d’Aitoliko, dans l’Ouest de la Grèce, une gigantesque toile d’araignée s’y déployant sur plus de 300 mètres. L’étonnant réseau est en fait l’addition d’un grand nombre de toiles édifiées au même endroit par des individus du genre Tetragnatha, un type d’araignée notamment caractérisé par ses longues mandibules, dont le corps de la femelle mesure environ un centimètre. Selon certains chercheurs, ce serait l’affluence en cet endroit de moustiques, occasionné par la chaleur et l’humidité, qui aurait massivement attiré ces araignées, venues se nourrir et se reproduire.



William Shatner, bien loin des étoiles de Star Trek se confronte aux toiles de L’Horrible invasion.


 
La plage grecque couverte de toiles, et un représentant du genre Tetragnatha en dessous
     
     Un tel rassemblement ayant engendré une toile si spectaculaire a déjà été observé à plusieurs reprises au Texas, comme une toile s'étendant sur 100 mètres dans la banlieue de Rowlett sur la route de Dallas en octobre 2015, et en août 2017 dans le Parc d’état du Lac Tawakoni. Ce dernier rassemblement incluait des espèces d’araignées appartenant à trois familles différentes, les plus nombreuses étant là aussi des Tétragnathidés – les autres se répartissant entre Salticidés (la famille des araignées sauteuses) et Aranéidés (les grosses araignées du jardin comme l'épeire et l'argiope).



Toiles au Texas en 2015 et 2017

     Les toiles géantes ne sont pas toujours la simple juxtaposition d’individus se rassemblant pour profiter de l’abondance de la nourriture et répondre aux impératifs de la reproduction. Certaines constituent des communautés qu’on peut apparenter à de vraies colonies. Dans les années 1980, des arachnologues ont découvert que les toiles pouvant atteindre huit mètres d’envergure d’une araignée d’Amérique du sud, Anelosimus eximius, abritaient une large majorité de femelles, s’occupant en commun de la progéniture. La nouvelle génération grandit à l’abri des adultes qui participent à leur éducation et, dans les communautés qui tiennent le plus de colonies, les agressions entre individus et même à l’encontre de femelles étrangères de la même espèce sont pratiquement inexistantes. Dans ces véritables colonies, les individus synchronisent leurs mouvements pour tisser la toile de concert


 Une toile édifiée par une araignée coloniale, Anelosimus eximius (au dessous).

      Il est intéressant de rapporter ces communautés d’araignées aux insectes sociaux que sont d’une part les termites, représentant l’ordre des Isoptères, et d’autre part diverses lignées d’Hyménoptères sociaux se recrutant parmi les guêpes, abeilles, bourdons, frelons et fourmis. Aussi peu apparentés les uns aux autres que soient ces insectes, ils ont adopté un modèle commun, constitué de castes avec une femelle pondeuse et des individus asexués dévolus à différentes fonctions, notamment la collecte de nourritures (les ouvrières) et la défense de la collectivité (les soldats, avec un développement similaire des mandibules chez les termites et certaines fourmis). A leur différence, les araignées de différentes familles formant des colonies unissent des individus égaux, se partageant naturellement les tâches, représentant en quelque sorte une société égalitaire, qu’on pourrait dire utopique, tandis que les insectes sociaux sont organisés en sociétés hiérarchisées, dans lesquelles les individus n’ont guère d’existence propre, la plupart étant stériles et ayant vocation à se sacrifier pour protéger la colonie. Ainsi, ces deux modèles se sont déclinés un certain nombre de fois indépendamment dans l’histoire des animaux à pattes articulés, mais chacun demeurant semble-t-il propre à une classe d’Arthropodes pour des raisons qui mériteraient d’être précisées ; le cinéma, avec L'invasion des araignées géantes (The Giant spiders invasion) de Bill Rebane en 1975, et ses arachnides censés être extraterrestres, et Arachnophobia de Frank Marshall en 1990, demeure pour l'instant seul à suggérer l'existence d'une reine araignée qui commanderait à sa colonie. 

       Ces découvertes récentes ne pourront qu’enrichir encore l’ancienne fascination pour les Arthropodes s’attachant à retrouver dans leurs groupes sociaux des analogies avec les sociétés humaines, à l’instar de l’étude que Natacha Vas-Deyres a consacrée à l’image de la fourmi dans la fiction, dont le titre montre bien l’ambivalence du regard, Le monde des fourmis dans l’imaginaire de la science-fiction, entre l’utopie exogène et la dystopie phobique  dans l’ouvrage collectif (Bé)vues du futur :

(https://books.openedition.org/septentrion/16550?lang=fr)


Disparition  

Un producteur merveilleux :


       Les amateurs de mondes extraordinaires et de leurs créatures exubérantes auront une petite pensée pour le producteur Gary Kurtz, qui vient de s’éteindre le dimanche 23 septembre 2018 à North London en Angleterre des suites d’un cancer à l’âge de 78 ans. Ami de George Lucas qu’il avait rencontré à l’Université de Californie du Sud, dont il avait produit son American graffiti, il approuva son idée de réalisation d’un film de science-fiction dans la lignée de Flash Gordon, riche en rebondissements, La Guerre des étoiles. Il soutint le projet avec constance en dépit de la réticence des studios – la mise en image de l’univers visuel du film par le brillant peintre Ralph McQuarrie, à qui on a rendu hommage lors de sa disparition, sera finalement déterminante – qui verra le jour en 1977 et il y trouvera la possibilité d’y concrétiser son intérêt pour les religions au travers du développement du concept de la Force, cette énergie issue de la spiritualité qui évoque notamment le bouddhisme et dans une certaine mesure l’animisme. Gary Kurtz poursuivra l’aventure en 1980 avec L’Empire contre-attaque, second volet dans lequel la Force est réellement au cœur du film, à la fois au travers de son enseignement par le Maître jedi Yoda et par le conflit du héros Luke Skywalker (Mark Hamill) avec son père, Dark Vador (incarné par Dave Prowse, avec la voix de James Earl Jones), qui l’utilise de manière maléfique pour imposer son pouvoir ainsi que celui de son mentor l’Empereur, Maître jedi dévoyé.


Gary Kurtz en haut avec George Lucas, et en bas en sa compagnie sur le tournage de L'Empire contre-attaque dans la base souterraine de la Planète glacée Hoth aux côtés du réalisateur Irvin Kershner (à gauche sur la photo).

     Gary Kurtz ne suivra pas George Lucas sur le dernier film de la trilogie, Le retour du Jedi, sans doute lassé par les difficultés financières engendrées par les deux premiers films de la saga et visiblement peu emballé par l’aspect qu’il jugeait trop commercial de la conclusion ; s’il est vrai que les petits personnages pelucheux, les Ewoks, ont alimenté un fructueux merchandising, on peut néanmoins reconnaître que l’affrontement final entre Skywalker et Vador devant le cynique Empereur est aussi intense que celui clôturant L’Empire contre-attaque et que culmine à cette occasion la thématique de la Force écartelée entre le Bien et le Mal, avec l’Empereur (Ian mcDiarmid) en symétrique maléfique de Yoda.
      
       C’est en animant ce dernier personnage, créé par le maquilleur Stuart Freeborn, que Frank Oz, appelé sur le tournage à l'animer à la place de son ami Jim Henson non disponible, eut la certitude que le projet que concevait ce dernier, un film uniquement peuplé de marionnettes réalistes, était viable. Gary Kurtz se déclara partant et produisit ainsi ce film unique, reposant sur l’imagination très riche de l’illustrateur Brian Froud féru du monde celtique, The Dark Crystal, tourné sur des plateaux surélevés pour permettre à une foule parfois très dense de manipulateurs d’opérer hors-champ comme dans Le Muppet Show qui a assuré la renommée de Jim Henson.

Gary Kurtz en compagnie d'un Skeskès dans le château de The Dark Crystal.
 
   Gary Kurtz produira un dernier film dans le domaine avec Oz, un monde extraordinaire (Return to Oz) en 1985, adaptation d'une nouvelle aventure de Dorothy avec une tonalité beaucoup plus sombre que Le magicien d’Oz, et des personnages plus effrayants, notamment le Roi de Nome incarné par Nicol Williamson (Merlin l'Enchanteur dans Excalibur), un être minéral inquiétant.

    Le producteur, qui était apparu à l’écran dans le rôle du photographe dans Le parrain 2 en 1972 ne fera ensuite pratiquement plus parler de lui, mais les amateurs lui conserveront leur reconnaissance pour avoir permis à quelques-uns des grandes productions empreintes de féerie de voir le jour.


Hommages aux personnalités évoqués :
RalphMcQuarrie :
http://creatures-imagination.blogspot.com/2012/04/il-agence-lunivers-de-la-guerre-des.html
Stuart Freeborn :
http://creatures-imagination.blogspot.com/2013/02/the-thing-le-chef-duvre-mal-aime.html
Jim Henson :
http://creatures-imagination.blogspot.com/2010/05/le-maitre-des-marionnettes.html


jeudi 10 mai 2018

NOBLE A PLUS D'UN TITRE



                 La famille de Noble Craig a fait part de sa disparition, survenue le 26 avril 2018. L’homme n’était pas connu du grand public mais a incarné plusieurs créatures marquantes au cinéma, en mettant à profit sa tragique condition.

              Encore très jeune, il fait partie des Américains dont la vie fut broyée lors de l’intervention au Vietnam. Au cours de l’année 1969, après seulement douze jours de présence sur le front, il saute sur une mine enfouie et perd ses jambes, un bras et la vision de son œil droit.

          En 1973, il apparaît une première fois à l’écran dans le film Sssnake le cobra (Sssssss) de Bernard L. Kowalski, incarnant un phénomène présenté dans un cirque, lequel s’avère être le résultat d’une effroyable expérience perpétrée par un savant fou, le Docteur Carl Stoner (Strother Martin), herpétologiste qui transforme ses étudiants en cobra. Noble Craig représente un stade inachevé de l’expérience, et le nouvel assistant du scientifique, David Blake (Dirk Benedict, future vedette des séries télévisée L’Agence tous risques (The A-Team) etGalactica), ne réalise pas à temps qu’il est le nouveau cobaye de son mentor – on retrouvera d’ailleurs un sujet très similaire l’année suivante dans Mutations de Jack Cardiff, à ceci près que l’attraction foraine dans laquelle est présentée l’expérience ratée du Docteur Nolter (Donald Pleasence) sur une étudiante qu’il a tenté d’hybrider avec un végétal, là encore dans la finalité de créer une « humanité nouvelle » plus adaptée aux périls de l’avenir, comporte cette fois l’utilisation de phénomènes humains réels, comme dans The Sentinel, et aussi bien sûr précédemment dans La monstrueuse parade (Freaks) de Tod Browning, à ceci près que dans ce dernier, il leur a été rendu leur dignité par le cinéaste.



                Il faut attendre 1985 pour que le cinéma fasse de nouveau appel aux services de Noble Craig à l’occasion d’une séquence saisissante, quintessence de la grande époque des effets spéciaux, dans le film Poltergeist II de Brian Gibson, où il endosse le costume d’un stade de «la Créature du vomi». Dans la suite du film de Tobe Hooper supervisé par Spielberg, basé sur un scénario de Michael Grais et Mark Victor – dont la contribution au premier film n’avait alors pas été reconnue – l’âme damnée d’un pasteur diabolique (incarné avec courage par Julian Beck, rongé par un cancer fatal) s’incarne en un ver dans une bouteille de tequila qu’ingurgite Steve Freeling (Craig T. Nelson), qu’il tente de posséder, avant d’en ressortir et de se transformer en une créature terrifiante, passant par un stade d’allure fœtal aux côtes encore non refermées, processus détaillé par l’artiste suisse H.R. Giger célèbre pour son travail sur Alien, et auquel l’équipe de Steve Johnson a conféré toute son étrangeté organique. Le moment où l’être s’arrête quelques instants et que l’écran s’attarde sur son regard d’un autre monde est vraiment impressionnant. 


                Son apparition dans Les aventures de Jack Burton (Big trouble in little China) réalisé en 1986 par John Carpenter est plus incidente. Glissé dans la peau d’un saurien géant aux yeux rouges hypertrophiés et aux membres grêle, il surgit d’une canalisation pour menacer un bref instant la petite troupe de Jack Burton (Kurt Russell) partie en quête du repaire de Lo Pan (James Hong). 



             Avec le remake de The Blob réalisé en 1988 par Chuck Russell, Noble Craig revient à un personnage plus pathétique. Apparaissant à visage découvert, il incarne un soldat victime de l’arme biologique créée par l’armée, qui a dissout ses membres, avec lequel l’héroïne Meg Penny (Shawnee Smith) a un bref échange.  



               Il arbore ensuite brièvement les traits du croquemitaine revenu du monde des morts, Freddy Krueger, dans Freddy 5 - l'enfant du cauchemar (Elm Street 5 : the Dream Child), alors que l’effroyable personnage tente de posséder un enfant à naître, surgissant sur la poitrine d’Alice interprétée par Lisa Wilcox, Noble Craig était fixé sur elle grâce à des câbles. 



           Enfin, en 1989, dans la suite de ReanimatorBride of the Reanimator, réalisée par Brian Yuzna, il apparaît dans l’épilogue au milieu d’aberrations auxquelles Herbert West, l’expérimentateur pervers joué par Jeffrey Combs, a donné naissance en couplant des morceaux disparates de corps humains (jeu macabre qu’on retrouve aussi dans les films Frankenhooker de Frank Henenlotter l’année suivante et The Resurrected de Dan O’Bannon en 1990), étant affublé d’une poitrine féminine sur le dos et d’un pied à la place d’une main.

         Noble Craig ne fut cependant pas le seul disgracié auquel le cinéma eut recours pour incarner des personnages hors-normes à l’insu du spectateur, qu’on pense aux personnes de petite taille glissées dans la peau de E.T. L’Extraterrestre du film de Steven Spielberg en complément de versions mécaniques, à celle qui faisait bouger la queue de Jabba the Hutt dans Le retour du Jedi avant les tripatouillages infographiques demandés par George Lucas pour sa ressortie, aux trois culs-de-jattes qui ont donné vie aux drones de Silent Running de Douglas Trumbull, devenus les seuls compagnons de l’agronome désabusé interprété par Bruce Dern. De la même manière, Joe Carone qui perdit les deux membres supérieurs dans un accident industriel fut recruté pour doubler Richard Dysart, dont il arbore le masque dans la séquence de The Thing de John Carpenter au cours de laquelle le simulacre du corps de Norris arrache les bras du Docteur Copper alors qu’il lui applique un défibrillateur suite à un arrêt cardiaque.

          En dépit de son terrible sort, Noble Craig a témoigné d’une volonté de vivre qui force l’admiration, père attentionné de cinq enfants, conducteur émérite, s’adonnant à la réparation de tout véhicule à moteur, pratiquant le ski nautique, la plongée sous-marine, la natation dans l’océan, le chaut en parachute, il s’est efforcé de vivre plus intensément qu’un valide, donnant un exemple de volonté presque surhumain. Une cérémonie d’hommage au Cimetière commémoratif des anciens combattants du Nevada du sud a été rendu le 24 mai 2018 à cet estropié de guerre qui vécut debout jusqu’à la fin de son existence remarquable. 

(source de la photo personnelle : http://bloody-disgusting.com/news/3497462/r-p-creature-performer-noble-craig-unsung-horror-icon/)